La Libération évoque souvent la joie des peuples longtemps, trop longtemps asservis par l’oppression nazie, devant l’arrivée des troupes alliées. C’est oublier qu’elle s’est accompagnée d’un certain nombre de bavures ou de sacrifices nécessaires, des bombardements perpétrés sur l’Italie et la France, à quelques cas d’exécutions sommaires de prisonniers de guerre, comme à Bad Reichenhall en mai 1945 par des soldats de la 2ème D.B. du général Leclerc. A ce titre, les soldats soviétiques, français, britanniques, américains se sont également rendus coupables de viols - ceux perpétrés par l’Armée rouge en Allemagne progressivement occupée, en 1944-1945, se comptant peut-être en centaines de milliers.
J. Robert Lilly, Professeur de Sociologie et de Criminologie à la Northern Kentucky University, a entrepris de retracer, par cette étude pionnière le cas des viols commis par les G.I.’s en Angleterre d’abord, en France ensuite, en Allemagne enfin. Après avoir mis ce crime en perspective, notamment au regard de l’atteinte à l’intégrité féminine en temps de guerre, l’universitaire américain, à partir des archives de la justice militaire des Etats-Unis, s’efforce de détailler les faits - toujours insoutenables, même si l’on peut parfois se poser des questions quant à l’utilité de livrer une pléthore de détails anatomiques - et de les expliquer en leur appliquant la méthode d’analyse de la criminologie et de la sociologie.
S’en dégage un portrait type de la victime, comme du violeur, lequel est surtout issu des unités d’intendance, en arrière du front. Les faits de viols sont eux-mêmes catégorisés de manière à mettre en lumière un tableau de « modes opératoires », du viol soigneusement prémédité à celui découlant « des circonstances », si l’on ose s’exprimer ainsi (alcool, pression de l’entourage, déséquilibre mental). A ce titre, le nombre de viols paraît avoir été plus élevé en Allemagne qu’en Angleterre, pays allié, et en France, pays libéré : haine du libérateur pour le pays conquis, conditions de vie des troupiers plus rudes, au regard de l’acharnement des affrontements, peuvent constituer des facteurs explicatifs.
L’étude de M. Lilly, de son propre aveu d’ailleurs, n’en apparaît pas moins limitée par ses ressources documentaires. La Justice militaire américaine a manqué de moyens pour poursuivre les criminels, outre que toutes les infractions n’ont certainement pas été portées à son attention. Par ailleurs, elle a surtout poursuivi les soldats noirs, qui certes étaient surtout affectés à des unités d’intendance, mais n’en étaient pas moins soumis à un régime ségrégatif facilitant leur isolement et une plus grande sévérité à leur égard - le livre d’Alice Kaplan, L’Interprète, paru chez Gallimard en 2007, constitue à cet égard un très utile complément aux travaux de M. Lilly. Bref, l’analyse de ce dernier ne saurait constituer une vision exhaustive, y compris même, en définitive, du point de vue de la sociologie des violeurs, de ce tragique phénomène.
D’après M. Lilly, qui en concède le caractère hautement spéculatif, les soldats américains auraient violé 17.000 personnes en Angleterre, en France et en Allemagne - estimation basée sur l’hypothèse que 5 % des viols ont été effectivement recensés. Ce qui est à la fois trop, bien évidemment - en particulier si l’on se souvient que ces chiffres ne portent que sur une partie de la zone européenne, ce qui exclut l’Afrique du Nord, l’Italie, le Pacifique - mais également à relativiser dans la mesure où il convient de rappeler que plusieurs millions de G.I.’s ont été envoyés en Europe. A supposer que le chiffre de 17.000 viols corresponde globalement à la réalité, il y a lieu d’en déduire qu’en définitive une certaine discipline a pu être maintenue parmi la troupe, en particulier si l’on compare cette estimation aux plusieurs centaines de milliers de viols et agressions sexuelles commis par l’Armée rouge en 1944-1945 en Europe orientale. En ce sens, M. Lilly va sans doute trop loin dans sa remise en cause de l’armée des libérateurs.
Il n’en demeure pas moins que ces défauts, inhérents au demeurant à toute étude pionnière, n’entachent nullement l’intérêt de ce travail remarquable d’un point de vue criminologique - et il conviendrait d’en examiner la portée s’agissant d’autres conflits postérieurs à la Deuxième Guerre Mondiale. A tout le moins démontre-t-il que l’innocence reste la première victime de la guerre, et que la Justice vient en deuxième position...
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