Depuis quelques années, le souvenir de Michel Villey, jadis professeur à la Faculté de Droit de Paris, s’estompe lentement, tant sa pensée peut sembler iconoclaste. Les historiens du droit éprouvent à son égard une vive méfiance, mais comment pourrait-il en être autrement ? Les traits saillants de sa personnalité intellectuelle déplaisent en effet à notre époque : l’homme ne cachait guère son amitié pour Aristote et Saint Thomas, tandis que la Réforme protestante ou le positivisme juridique propre au XVIIe le laissaient de marbre. Suprême avanie, il avait osé braver la religion des droits de l’homme, que nul esprit avisé ne saurait lacérer sans encourir une prompte disgrâce. Pourtant, la pensée juridique lui est infiniment redevable, et c’est une injustice fort répandue de prendre pour d’anciennes évidences ses plus belles « inventions ».
Michel Villey a légué dans un cycle de cours historiques la partie la plus imposante de son œuvre. Critique de l’histoire pour l’histoire, il avait la certitude que l’étude des anciens devait apparaître à nos contemporains tel un fil d’Ariane dans l’accomplissement de l’être. Certes, l’idée de représenter le passé dans son ensemble ne l’effleurait même pas. Il lui paraissait plus raisonnable de rendre à la philosophie du droit ses lettres de noblesse, contre les prétentions de l’histoire positiviste. La pensée juridique moderne ayant succombé aux charmes d’une « conception artificielle du monde », il convenait, selon l’auteur, de remonter l’histoire jusqu’au moment qui avait vu éclore cette révolution et d’emprunter la voie abandonnée depuis lors : celle du réalisme classique. Pour cela, La formation de la pensée juridique moderne embrasse les philosophies de Platon et du Stagirite, la pensée des Pères de l’Eglise, le nominalisme d’Occam, la Réforme protestante et catholique, la jurisprudence humaniste, le réalisme et le positivisme juridiques du Grand Siècle.
La quête villeyienne privilégie une vue modeste de la question du droit, un réalisme aigu, une connaissance profonde des changements qui affectent le droit, une certaine réserve devant l’abstraction, la passion de la dialectique, une prudence digne d’Aristote, et la perception d’un ordre du monde, du cosmos, qui échappe souvent à l’intelligence humaine. Loin de s’adonner aux commodités d’une opposition manichéenne entre les Anciens et les Modernes, Villey est persuadé de l’éternel affrontement de positions philosophiques en germe depuis l’Antiquité. Hélas, l’ironie optimiste des premières années de son enseignement le cède bientôt à l’âpreté de la polémique. Son interprétation de l’histoire de l’esprit occidental est assombrie au gré des transformations de la pensée juridique, dont il déplore le déclin. Peu à peu, Villey devient villeyien. Cependant, la forme incisive du propos épargne au lecteur le lacis des notations savantes. Grâce à la présentation de Stéphane Rials, la simplicité naturelle de Villey garde toute sa saveur. La crainte de l’ennui se dissipe enfin face au dialogue subtil qu’une grande pensée noue avec les œuvres maîtresses de notre tradition philosophique pour mieux se polir elle-même.
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