De même que la Guerre du Vietnam chez les Américains, la Guerre d’Algérie a systématiquement, en France, été vécue, perçue, étudiée même, du point de vue français. Les controverses nées de la répression anti-algérienne, en Afrique du Nord comme en métropole, les polémiques sur la torture, ont surtout intéressé la prise en compte des agents de l’armée et de la police française. De fait, la version algérienne du conflit n’a guère fait l’objet d’analyses similaires, y compris même en Algérie où la mémoire, marquée par les épreuves politiques, s’est révélé être à géométrie variable. Or, les Algériens ont été, évidemment, au cœur de cette tragédie : révolutionnaires, rebelles, simples spectateurs, victimes, alliés des Français, ils se sont retrouvés à toutes les cases de cet échiquier politique et social. Qui a pris les armes contre le colonisateur ? Qui s’y est rallié ? L’insurrection est-elle réductible au seul Front de Libération nationale ? Qu’en a-t-il été des Harkis ? Ont-ils été abandonnés à leur sort en 1962 ? Si oui, pourquoi ? Quelle a été l’ampleur et la cause des viols perpétrés sur les femmes algériennes ? Quid de l’islam, et du nationalisme ? Bref, comment définir ce qui a été, à cette époque, le rapport entre le colonisateur (institution, police, armées, colons) et le colonisé ?
Supervisé par Raphaëlle Branche, cet ouvrage s’efforce de faire le point sur divers aspects de cette implication des Algériens dans ce que par hypocrisie Paris qualifiait des « opérations de police ». L’on réalise tout d’abord que le F.L.N. s’est acharné, et avec succès, à récupérer à son profit la mémoire insurrectionnelle de la guerre, faisant tomber dans l’oubli d’autres penseurs de l’indépendance algérienne, en particulier des individus tels que Messali Hadj ou Ferhat Abbas. Le F.L.N., au contraire, s’est forgé sur l’épuration des mouvements dissidents, de manière à se réserver le monopole de la lutte armée - et de la mémoire en découlant - malgré ses propres dissensions internes qui aboutiront à de véritables luttes armées. L’on apprend également que l’insurrection ne s’est pas nourrie dans le monde paysan, écrasé par l’autorité coloniale, quadrillé par les notables locaux acquis à la présence française, et peu instruit. Le problème harki - des supplétifs engagés dans le cadre d’une guerre perçue par les Français comme « contre-révolutionnaire » - fait également l’objet de contributions stimulantes, en particulier sur leur sort postérieurement à l’indépendance, révélant une absence de lucidité des autorités françaises lorgnant vers l’indifférence. Bref, cet ouvrage apporte des informations et des éclaircissements indispensables sur ce conflit post-colonial dont on appréhende petit à petit la complexité. Ou comment, à peu de frais, avoir accès à des informations sur des sujets qui demeurent, on s’en doute, explosifs...
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