Les années quarante, en France, restent celles d’une douleur inextinguible. Elles évoquent cinq mots gravés au fer rouge dans la mémoire nationale : défaite, occupation, pénurie, collaboration, déportation. Ce sont les « années noires », celles de l’humiliation, du « passé qui ne passe pas » pour citer Henry Rousso. Rien de surprenant, dans ce cas, à ce que De Gaulle ait pris la décision, dès 1944, de façonner la mémoire de ces événements afin de cautériser les plaies de l’Occupation. Ce faisant, il inaugurait une politique d’Etat qui sera, au fil des décennies, pour le moins erratique. C’est cette politique, ainsi que le rôle d’autres agents tels que les associations représentant les revendications des différentes catégories de la population, qu’Olivier Wievorka présente dans cette excellente synthèse.
L’exposé suit une structure chronologique, s’amorçant avec les tentatives du Gouvernement provisoire d’offrir au pays l’image d’un peuple résistant, ce en concurrence autant qu’en accord avec le Parti communiste, ce qui impliquait le travestissement de la réalité et le contrôle d’une épuration qui avait tendance à déraper. Ce faisant, il tente d’étouffer les revendications qui se réveilleront sous la IVème République, en particulier lorsqu’il sera question d’amnistier les collaborateurs, ou de définir certains statuts très épineux tels que ceux des Français recrutés par le Service du Travail Obligatoire. Le gouvernement gaullien de la Vème République reprend en main, avec succès, la politique mémorielle, multipliant subventions et créations de musées, mais pour persister à mettre l’accent sur la France libre et la Résistance. De fait, les années 70 sont celles du désenchantement, sur fond de crise économique persistante. La souffrance juive finit par occuper le devant de la scène, le régime de Vichy suscite davantage de curiosité, le pouvoir multiplie les erreurs de jugement (de Pompidou reniant la Résistance et protégeant le Milicien Paul Touvier à Giscard cessant de faire du 8 mai une fête nationale).
La venue de la gauche au pouvoir aurait pu changer la donne, accoucher d’une mémoire apaisée, mais malgré d’importants efforts sur le plan international visant à apaiser les relations entre les peuples (par l’intermédiaire, notamment, des commémorations du Débarquement), le passé trouble de François Mitterrand, sa protection accordée à d’anciens criminels contre l’humanité tels que René Bousquet, remettent en cause les aspects bénéfiques de cette politique. Il faut attendre l’ère chiraquienne pour voir enfin reconnue la responsabilité de l’Etat français dans les rafles antisémites et effectuer des concessions bien tardives aux différentes revendications, au risque, cependant, de « balkaniser » la mémoire nationale. Olivier Wievorka s’efforce d’analyser également les premières mesures prises en la matière par Nicolas Sarkozy, lesquelles ne se révèlent pas toujours des plus appropriées sur un strict plan historique comme l’illustre la polémique sur le jeune otage fusillé Guy Môquet. Il est vrai que l’actuel régime a misé sur un volontarisme remettant en cause la période précédente dite « de repentance », là encore au risque de diviser.
Le retour au calme n’en est pas moins réel. Toutefois, si pacification mémorielle il y a, conclut M. Wievorka, le souvenir d’autres épisodes plus récents, tels que la Guerre d’Algérie, est propre à raviver quelques « guerres franco-françaises »…
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