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La traque du mal

Guy Walters

L’histoire est connue. Des dizaines de milliers de criminels de guerre nazis auraient réussi à fuir l’Europe libérée pour couler des jours tranquilles en Amérique du Sud, voire au Moyen-Orient, certains d’entre eux allant jusqu’à conspirer contre le « monde libre » pour restaurer le IVème Reich. Le roman, le film, du Dossier Odessa à Marathon Man, de Music Box à Ces garçons qui venaient du Brésil, ont largement contribué à imprimer cette vision cauchemardesque dans l’imagerie populaire. Sans doute s’est-il agi de compenser une frustration, celle de n’avoir pas vu la totalité des bourreaux être traduits en justice et subir un juste châtiment. Pour d’autres, tels le « chasseur de nazis » Simon Wiesenthal, rappeler l’existence des évadés nazis permettait de raviver la flamme de la mémoire, de manière à traduire en actes le cri « plus jamais ça ». Mais qu’en a-t-il été, en réalité ? Combien de nazis ont-ils effectivement fui sous des cieux plus cléments ? Qui les a aidés, et comment ? Qu’ont-ils fait une fois sur place ? Quelle a été l’action des organes judiciaires ?

Ces différentes questions font l’objet de réponses pas toujours agréables à lire, de la part du journaliste Guy Walters, qui révèle que si l’écrasante majorité des nazis a réussi à échapper aux poursuites, c’est moins grâce à la valeur - somme toute relative – de leurs réseaux d’évasion, en fait plutôt improvisés et qui s’éloignent ainsi considérablement de la légende de la parfaite organisation Odessa, mais du fait d’une politique alliée, puis internationale, fort peu efficace en ce qui concernait leur traque. Comme l’avait déjà rappelé l’historien Alfred Wahl, les bourreaux sont surtout restés en Allemagne et en Autriche, et seule une minorité a eu à quitter l’Europe, avec l’aide de quelques prélats du Vatican, notamment Mgr. Hudal. C’est surtout à ces émigrés que s’intéresse Guy Walters, retraçant les destins individuels de Josef Mengele (le sanguinaire médecin d’Auschwitz), Klaus Barbie (le « boucher de Lyon »), Franz Stangl (commandant du camp de Treblinka), Horst Kopkow (attaché de la Gestapo chargé d’éradiquer les réseaux de résistants à l’Ouest), Adolf Eichmann… Martin Bormann, l’adjoint du Führer, s’est bel et bien suicidé le 2 mai 1945, comme le rappelle l’auteur, mais sa légende d’après-guerre fait l’objet d’intéressants développements qui nous aident à comprendre la manière dont la question des criminels de guerre a été perçue par le grand public.

Guy Walters réfute ainsi bien des idées reçues, rappelant que les fugitifs nazis, en Amérique du Sud, ont connu des sorts variables, sans bénéficier d’un confortable niveau de vie, appréhendant leur arrestation, en particulier à la suite du kidnapping d’Eichmann, dont l’auteur nous livre en l’occurrence la synthèse définitive. Le journaliste rappelle également que les services de renseignements alliés ont aidé bien des criminels à échapper à la justice, en particulier Horst Kopkow (récupéré par le M.I.6 alors qu’il a fait torturer et assassiner des agents britanniques du S.O.E.) , ou Klaus Barbie (réutilisé par les Américains). De manière générale, la « traque » des anciens nazis n’a été menée que de manière très épisodique par les institutions étatiques, le Mossad se contentant notamment de rechercher Eichmann, archétype des fonctionnaires planifiant la « Solution finale », et d’organiser quelques « opérations clandestines » sans grande portée. Le cas le plus emblématique de cette désaffection n’est autre que Mengele, dont on parlera constamment, mais qui ne sera jamais retrouvé, du moins pas avant 1985, six ans après son décès (!). Il n’en est que plus miraculeux que divers bourreaux comme Barbie aient finalement pu, au gré des évolutions politiques locales ou de l’action des « chasseurs » (en l’occurrence le couple Klarsfeld), être jugés et condamnés.

L’auteur a beau dissiper bien des légendes, il n’en commet pas moins quelques impairs. Il accorde ainsi du crédit au mythe d’une réunion de hiérarques nazis dirigés par Martin Bormann à Strasbourg en 1944, censée préparer l’émigration de l’élite du IIIème Reich, ou encore néglige singulièrement les responsabilités écrasantes du Comité international de la Croix rouge, dont le soutien apporté aux fugitifs nazis a été bien plus déterminant que celui du Vatican. Simon Wiesenthal fait également l’objet de critiques acérées laissant clairement entendre qu’il n’était qu’un mythomane – certes pour la bonne cause, puisqu’il s’agissait de passer pour un « chasseur » redoutable de manière à terroriser les anciens nationaux-socialistes et maintenir l’intérêt de l’opinion publique sur le thème des crimes de guerre allemands. Wiesenthal, comme l’admet Walters du bout des lèvres, a vite compris l’intérêt qu’il y avait de se servir des médias pour faire pression sur les différents organes judiciaires, et s’il est certain qu’il a considérablement exagéré ses exploits, voire qu’il en a inventés, ce que démontre fort utilement Walters, il faut rattacher ces « dérives » à la stratégie adoptée, outre que son véritable bilan d’arrestations est loin d’être négatif, bien au contraire, ce qui ne ressort malheureusement pas de cet ouvrage. Cette efficacité policière de Wiesenthal, de même que cette recherche du « coup » médiatique, se sont notamment traduits, de sa part, par la découverte de policier autrichien qui avait arrêté Anne Frank à Amsterdam en 1944, réfutant ainsi les allégations néo-nazies niant l’existence de cette victime de la Shoah.

Ce livre, produit appréciable du journalisme d’investigation à l’anglo-saxonne (les sources sont constamment citées), reste néanmoins un utile travail de recherche sur une thématique qui peine encore à intéresser les historiens alors qu’elle pose de redoutables questions sur la justice, la mémoire, les médias, et les relations internationales.

Nicolas Bernard

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Titre : La traque du mal
Auteur : Guy Walters
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 507
Publication : janvier 2010
Prix : 25 €
ISBN : 978-2081231337

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