Au début du XXe siècle, les structures de la monarchie russe vacillent. La Révolution industrielle a créé les bases d’un prolétariat exploité par les chefs d’entreprise, et de plus en plus mécontent de ses conditions de vie, à tel point que la police elle-même finit par tenter de pratiquer de l’interventionnisme social en certains endroits pour tenter d’éviter le pire, quoique désapprouvée par la hiérarchie. Au sommet, la situation n’est pas plus reluisante : le Tsar Nicolas II, romantique mais antisémite, fait preuve d’une incompétence qui n’a d’égale que sa volonté de tenir les rênes du pouvoir, tandis que l’administration laisse agir le népotisme et sombre chaque jour dans la gabegie. Pour mettre un bémol aux dissensions, le gouvernement se lance dans une politique étrangère agressive aboutissant à la guerre avec le Japon en 1904. Mais l’affrontement tourne au désastre : tandis que la flotte russe, défaite par surprise à Port-Arthur, est anéantie à Tsushima, l’armée ne parvient pas à emporter la décision en Mandchourie.
La guerre devait raffermir l’unité russe C’est le contraire qui se produit. Le 22 janvier 1905 (le « dimanche rouge »), des dizaines de milliers d’ouvriers de Saint-Petersbourg, emmenés par le pope Gapone, manifestent, pour tenter de raisonner le Tsar. Mais les généraux de l’armée et de la police, convaincus d’avoir affaire à une insurrection qu’il convient de mater avec la dernière énergie, font tirer sur la foule, y compris les femmes et les enfants. Le massacre, toutefois, n’empêchera pas l’irruption de mouvements révolutionnaires, de la mutinerie du cuirassé Potemkine à la création inopinée de syndicats ouvriers, accompagnée de grèves générales et de violents affrontements populaires. Nicolas II procède à quelques concessions de pure forme, tout en s’efforçant de rassurer l’allié français, dont le soutien financier est déterminant. De fait, alors que les insurrections sont écrasées, l’argent russe rémunère grassement la presse française pour passer ces « événements » sous silence. Les apparences ne sont tout de même pas sauves : la répression discrédite durablement le tsarisme chez les démocraties anglo-saxonnes.
Assurément, démontre Jean-Jacques Marie dans cette brillante synthèse, 1905 n’est pas un simple « incident de l’Histoire », mais constitue bel et bien une rupture, annonciatrice des cycles révolutionnaires de 1917. Le « dimanche rouge » et ses suites constituent à n’en pas douter un avertissement que ne suivra pas, pour son malheur, le régime. A ce titre, l’historien français s’efforce de cerner au mieux la personnalité de l’homme sans qui l’Histoire aurait peut-être suivi un autre cours, ce pope Gapone si maltraité depuis par les chroniqueurs, tout en ramenant la Révolution de 1905 dans son contexte international, de la guerre russo-japonaise à la délicate affaire des emprunts russes. Il offre au public un exposé aussi concis que complet, et de lecture agréable, de manière à réfuter bien des idées reçues sur cette « répétition générale » de l’année Dix-Sept.
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