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Le Dix-Huit Brumaire

L’épilogue de la Révolution française

Patrice Gueniffey

A tous points de vue, l’événement constitue une rupture : comme a pu le dire Bonaparte, sa prise du pouvoir à l’occasion du 18 Brumaire An VIII a effectivement mis fin à la Révolution. Curieusement, rares sont les contemporains, comme d’ailleurs les commentateurs des deux derniers siècles, à avoir reproché au glorieux général cette mise à mort fort peu légale d’un régime constitutionnellement établi, à savoir le Directoire. Il est vrai que le coup d’Etat a revêtu une apparence de légalité. Qu’il n’a pas fait couler le sang. Qu’il a renversé un système politique peu populaire, du moins pas assez pour sortir l’opinion de l’indifférence qu’elle nourrissait à son égard. Et qu’il a porté au pouvoir un homme qui a stabilisé le pays, l’encadrant par une administration appelée à durer. Même les royalistes, dans leurs plus féroces critiques adressées au Premier Consul, ont été discrets sur l’épisode - Brumaire ne confirmait-il pas, en effet, que la République n’était pas un régime capable de gouverner la France ?

Bref, le 18 Brumaire n’a guère suscité l’opprobre. Mais a divisé les historiens et les politologues quant à sa signification, laissant ouvertes de nombreuses questions : Bonaparte, prenant le pouvoir, était-il l’instrument de la bourgeoisie, ou bien au contraire a-t-il récupéré l’Etat à son profit ? Etait-il effectivement porté par la ferveur populaire ? A l’inverse, le Directoire était-il ce régime moribond qui n’attendait qu’une pichenette pour s’effondrer ? Brumaire a-t-il permis d’éviter une guerre civile ? Ou, en d’autres termes : Bonaparte incarnait-il une légitimité nationale suffisante, mais non assise sur la loi, pour balayer un gouvernement passablement légal (si l’on oublie sa liquidation des oppositions royaliste et jacobine en 1797) mais ayant apparemment perdu la bataille de la légitimité ?

Patrice Gueniffey, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, consacre un bel ouvrage, dans la collection « Les journées qui ont fait la France » à cette date clef qui scelle le sort de la Révolution et prépare l’Empire. Outre d’offrir au lecteur un récit passionnant de la conjuration et de ses ambivalences jusqu’aux fatidiques journées des 9 et 10 novembre 1799, il éclaire la personnalité si controversée de Bonaparte, qualifiée de génie se sachant détenteur d’un destin hors normes, mais suffisamment patient et rusé pour attendre la bonne occasion de se poser en « homme providentiel ». A ce titre, son retour d’Egypte (facilité par l’amiral anglais Sydney Smith !) est, en quelque sorte, un chef d’œuvre médiatique. Tout auréolé de son prestige de conquérant de l’Italie et de l’Orient, Bonaparte profite de l’impact psychologique des victoires militaires de l’armée française en Europe, qui sauvent à nouveau la patrie et le régime directorial qui prétend l’incarner. La population voit d’un œil très favorable cet officier supérieur qui sait à la fois cultiver la modestie et frapper comme la foudre.

Le Directoire, pour sa part, n’est pas si impopulaire, affiche une plus grande longévité politique que ses prédécesseurs, a survécu à toutes les crises, mais - et c’est l’essentiel - suscite au mieux l’apathie. La crise financière décourage les bourgeois et les marchands. L’impossibilité de mettre en œuvre une révision du système pousse certains, tels Sieyès, à envisager un coup de force, ce d’autant que les Jacobins conspirent. L’armée, à cet égard, constitue un instrument que d’aucuns s’attachent à courtiser malgré son républicanisme affiché. Bonaparte ? Trop ambitieux, trop intelligent, aux yeux de Sieyès. Mais les autres généraux ne valent guère mieux, et ne sauraient emporter les suffrages. Car, comme la réalité le montrera, le coup d’Etat ne se fera pas sans heurt - même s’il ne fera aucune victime. Le souci de faire primer l’apparence de légalité sur la violence armée va en effet poser certaines difficultés, devant la réticence des parlementaires à se laisser écraser. Patrice Gueniffey montre bien que la part de la conjoncture dans la réussite de la conjuration est importante, et que rien n’était joué d’avance, Bonaparte n’ayant guère brillé au cours de ses confrontations avec les députés.

En définitive, le putsch est un succès. D’après l’historien français, il amène au pouvoir un régime qui, paradoxalement, saura révéler un aspect démocratique, en faisant reposer la légitimité de Bonaparte sur une série de plébiscites, ce que n’étaient pas parvenus à réaliser les précédents gouvernements pourtant fondés sur la souveraineté populaire. En ce sens, selon M. Guéniffey, cette quasi-élection d’un homme indéniablement apprécié par le peuple, et qui se lancera dans une série de réformes stabilisant la Révolution française, pourrait être comparée à une autre prise du pouvoir, celle de De Gaulle en 1958, opération d’ailleurs bien plus réussie que ne le sera Brumaire. Ni en 1799, ni en 1958, le pouvoir ne sera donné à ces « hommes présidentiels » : il leur appartiendra de s’en emparer, par la ruse, par la force, face à des régimes discrédités auquel aura manqué le temps pour faire leurs preuves. Mais 1799 et 1958 voient ces deux hommes, armés de la légitimité nationale, renverser des gouvernements issus de la Constitution, donc... de la souveraineté nationale. Dès lors, Brumaire s’avère, comme le démontre l’historien français, une grande leçon de politique, dans la mesure où le coup d’Etat illustre les implications de la notion de légitimité, notamment lorsque cette dernière finit par se distinguer de la légalité.

Nicolas Bernard

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Titre : Le Dix-Huit Brumaire. L’épilogue de la Révolution française. 9-10 novembre 1799
Auteur : Patrice Gueniffey
Editeur : Gallimard
Collection : Les journées qui ont fait la France
Nombre de pages : 430
Publication : mars 2008
Prix : 26 €
ISBN : 978 2 07 012032 1

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