Sept cent millions de chinois, et Mao, Mao, Mao... Trente années après sa mort, l’ombre du Grand Timonier plane toujours sur la Chine, mélange de gloire nationale et de passé mal assumé, tant sont toujours vives les douleurs nées de l’oppression - qui ne se relâche pas - et de sa politique catastrophique. Grand Bond en Avant, Campagne des Cent Fleurs, Révolution culturelle, ces termes légendaires dissimulent mal les désastres qui en ont découlé.
Le culte de la personnalité, lui, est resté, facilitant l’identification de la Chine à un homme et un seul. Désormais, impossible de se référer à l’ex-Empire du Milieu sans songer au tyran qui l’a asservi au XXème siècle. Ses portraits, en effet, sont partout, car pour promouvoir sa légende, Mao s’est décliné sous forme de tableaux, d’affiches, de sculptures, de médailles, de figurines et de poupées même, par milliards. Dépassant allègrement et sans le moindre scrupule les limites du ridicule, cette gigantesque déclaration d’amour d’un tyran à lui-même, par delà quelques indéniables réussites artistiques, a tout de même su s’imposer, non seulement en Chine, mais encore dans le monde entier. Le succès de cette propagande a même été tel qu’un blockbuster américain des années soixante, censé dénoncer les méfaits du communisme chinois, L’Homme le plus dangereux du monde (réalisé par Jack Lee Thompson, avec Gregory Peck interprétant sans conviction un savant affrontant Mao en personne), en a involontairement repris à son compte les éléments constitutifs, comme l’illustre magnifiquement son générique d’ouverture.
Alors que le personnage a intéressé bien des historiens, de Philip Short à Alain Roux, sans oublier la biographie, digne de Suétone, de Jung Chang et Jon Halliday, deux auteurs français, l’un sinologue et ancien attaché culturel à l’ambassade de France en Chine, Claude Hudelot, l’autre artiste et photographe, Guy Gallice, se sont intéressés à ces avatars innombrables de la propagande maoïste, et de ses dérivés occidentaux. Ils ont réalisé un album dont personne ne disconviendra du caractère proprement gigantesque et, du même coup, à couper le souffle. Plusieurs centaines de photographies d’objets (picturaux ou autres) y sont reproduites sur pages bordées de rouge assorties de descriptifs précis, et encadrées par une quinzaine de livrets de textes sur pages de couleur jaune, dont l’objet est d’approfondir quelques points clés de la propagande maoïste. Autrement dit, nous tenons là un magnifique livre d’art, qu’il serait ainsi inexact d’assimiler à un simple catalogue d’exposition.
L’ouvrage revient notamment sur l’iconographie représentative du dictateur chinois, notamment la photographie officielle ornant la Place Tiananmen et réalisée par Zhang Zenshi, laquelle a connu par la suite de multiples avatars, ayant notamment inspiré Andy Warhol, ou encore le portrait, à connotation romantique, du Président Mao en route vers Anyuan dessiné par Liu Chunhua, et mensonger de par son titre puisque l’épisode décrit est censé se dérouler en 1921, à l’époque où Mao n’est nullement Président de quoi que ce soit : l’image, réalisée dans les années soixante, était simplement destinée à le mettre en avant dans l’imagerie populaire contre son rival Liu Shaoqi, le descriptif poussant le vice jusqu’à insister sur son statut présidentiel... Tout comme le portrait officiel, cette icône sera détournée de son sens originel par d’autres artistes ! Même constat pour une photographie prise dans les années trente par le journaliste américain Edgar Snow, intellectuel brillant que Mao parviendra à manipuler pour jouir d’une image favorable en Occident : elle sera polie et colorisée, de manière à accentuer le charme androgyne d’un chef révolutionnaire, avant d’être détournée par l’artiste Li Shan. L’image de Mao évoluera ainsi du statut de révolutionnaire déterminé à celui du leader perpétuellement souriant, le sourire maoïste étant censé incarner le bonheur de la Chine. Le culte de la personnalité ira jusqu’à prêter au tyran une aura solaire, celle du soleil rouge illuminant le pays d’une aube radieuse.
Mais la propagande devait également souligner l’immense popularité du chef, le caractère sage de ses décisions. Opéras, photographies de masses prolétariennes dévorant le Petit Livre Rouge, cette véritable Bible s’étant révélée un formidable instrument de reprise en main du peuple décliné à l’infini, et de diffusion de la "pensée" maoïste à travers le monde, toute cette mise en scène était soigneusement contrôlée, y compris dans le choix de la couleur (le rouge, bien sûr), et des héros du socialisme à la chinoise, en particulier quand il s’est agi de vanter les mérites du médecin communiste canadien Norman Bethune (exemple), qui était venu s’engager dans les brigades prolétariennes chinoises. Les auteurs de l’ouvrage Le Mao reviennent également sur deux mythes incarnant faussement l’imaginaire réussite économique de la Chine de Mao, à savoir la "brigade de Dazhaï", collectivité agricole censée avoir réussi à dompter les éléments en mettant en pratique les préceptes du "Président", et le complexe pétrolier de Daqing, prétendu haut lieu de la Révolution industrielle chinoise, deux échecs en réalité, ayant connu leur lot d’exécutions sommaires. Comme en U.R.S.S., le mensonge était devenu, en Chine, la plus intangible des réalités.
L’art maoïste, qui tient à la fois de l’habileté "publicitaire" et du mastodonte propagandiste, a donc visé plusieurs objectifs : présenter le dictateur sous les traits d’un génie, de manière à conforter sa popularité dans le contexte d’une lutte permanente pour le pouvoir, y compris et surtout après le succès de la Révolution en 1949, tout en s’efforçant d’impressionner l’Occident décadent, et de justifier les pires abominations. "Je crois que je suis en train de devenir un dieu", avait observé avec humour l’Empereur romain Vespasien en se sentant mourir : Mao, lui, s’en était sans doute déjà convaincu. Et s’il est vrai que l’omniprésence, laquelle devait servir son omnipotence, est un trait divin, ce livre nous montre bien à quel point ce despote totalitaire n’était peut-être pas si éloigné de la réalité.
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