De tous les ouvrages parus récemment sur Budapest, voici assurément le plus précis, le plus complet, et le plus volumineux - le plus cinématographique, aussi, un genre de blockbuster épique et intimiste. Plus qu’une insurrection, Henri-Christian Giraud (ancien rédacteur en chef du Figaro Magazine) décrit la révolution de tout un peuple contre un système lui-même plus qu’autoritaire : tyrannique et totalitaire. Plus qu’une bataille de rues, c’est un véritable bain de sang, choc de deux conceptions du monde, qu’il dépeint dans une fresque où l’indignation devant la perversité des Soviétiques et la passivité de l’Occident alterne avec l’hommage rendu aux « combattants de la liberté ».
C’est peut-être là, par delà les mille et uns détails de cette complexe tapisserie, que se révèle la lacune majeure de cet ouvrage : un certain manichéisme, qui transparaît à multiples reprises, et néglige parfois les complexités de certains événements, de certains personnages. Les staliniens hongrois et les Soviétiques sont un peu facilement assimilés au concept reaganien de « l’Empire du Mal ». Ici, point de Khouchtchev hésitant entre plusieurs options, mais un apparatchik soucieux de frapper du poing sur la table, d’abord à destination des Polonais, ensuite contre les Hongrois et donc le Bloc de l’Est, par le recours à la duplicité de ses diplomates (Andropov en tête) et son écrasante puissance militaire. La résistance imprévue de Budapest, en mettant en cause la réputation d’invincibilité de l’Armée rouge, nécessitera la réunion d’une considérable force expéditionnaire aérienne et blindées, qui écrasera dans le sang ceux et celles qui avaient osé la défier.
Thèse assez convaincante, que cet ouvrage passionnant appuie par maints arguments, mais néanmoins discutable. D’autres historiens et chroniqueurs de l’événement ont démontré que les hésitations de Khrouchtchev étaient réelles et ne révélaient pas un sens inné de la manipulation. Il n’en est pas moins vrai que la crise polonaise, qui ouvrira la voie au retour de Gomulka et amorcera la tragédie hongroise, avait déjà sérieusement ébranlé la prééminence soviétique, et les pages qu’y consacre Henri-Christian Giraud y apparaissent à la fois lumineuses et novatrices, notamment en ce qui concerne le fait qu’un véritable affrontement militaire a bien failli opposer l’URSS à la Pologne. Les concessions effectuées par Moscou à Varsovie devaient constituer un préalable à une intervention armée, que l’insurrection de Budapest contraindra de reporter... pour son propre malheur. En ce sens, l’habileté du chef communiste Ochab et de l’ancien réprouvé Gomulka n’aurait été que de peu de poids dans leur succès face aux Soviétiques.
C’est ainsi paradoxalement sur la crise polonaise, éclipsée par l’affaire de Budapest, que l’ouvrage d’Henri-Christian Giraud s’avère le plus innovant. Et en dépit de ses partis pris, en dépit donc d’une approche résolument réquisitoriale, Le Printemps en Octobre s’avère d’une extrême lisibilité quant au déroulement même des faits qui en assemblent la trame.
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