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Le Réseau Carte

Thomas Rabino

Le réseau Carte est un grand oublié de l’Histoire résistante. Non qu’il soit négligeable : né sur la Côte d’Azur en 1940, il a fini par couvrir l’ensemble du territoire national, outre d’être très pris au sérieux par les services spéciaux britanniques et américains, au point de bénéficier de son propre poste clandestin, Radio-Patrie... Mais après son effondrement en 1943, et surtout l’émergence des mythologies gaulliste et communiste après la guerre, cette organisation n’a pu s’insérer dans le conflit des mémoires. Dommage, car son existence est emblématique des choix qui se sont posés aux Français à l’issue du désastre de Quarante. Il convient, dès lors, de remercier Thomas Rabino pour nous livrer la première analyse de cette « armée des ombres » qui se revendiquait anti-allemande et anti-collaborationniste, mais également anti-gaulliste et anti-communiste...

A l’origine de « Carte », un homme, dont la personnalité est essentielle pour saisir les ambitions et la réalité de ce réseau. André Girard, artiste-peintre et publicitaire bien introduit dans les milieux mondains français et internationaux, se voyait surtout, dans les années trente, comme un apolitique, tendance conservatrice. La chute de la France en 1940 le plonge dans un état de choc, et l’amène à entrer en dissidence contre l’occupant, sans se départir d’une certaine ambivalence avec le régime de Vichy - à l’image, au demeurant, de son homologue Henri Frenay, père fondateur du réseau « Combat ». De fait, Girard mobilise ses contacts, et parvient à recruter de nombreux officiers de l’armée d’armistice. En se démarquant de De Gaulle, il séduit les militaires pétainistes et organise progressivement un réseau à l’échelle nationale, et politiquement... apolitique.

L’ampleur prise par le mouvement, mais surtout le souci d’indépendance vis-à-vis du Général et du P.C.F., permettent à Girard de s’attirer les bonnes grâces du S.O.E. et de l’O.S.S., pourvus de cadres pas toujours expérimentés, et peu au fait des réalités françaises. L’historien réfute au passage la théorie - d’ailleurs imaginative - d’une utilisation perverse de « Carte » par des conspirateurs britanniques dans le cadre d’opérations d’intoxication alliées à destination des Allemands. En vérité, lesdits Alliés ont réellement pris ce réseau au sérieux. Car le bluff aidant - Girard surestime considérablement les possibilités d’action de son réseau auprès des Alliés - le chef de « Carte » réussit à obtenir une aide militaire conséquente de la part de Londres, au point de bénéficier de son propre poste de « radio libre » en Angleterre. De structure militaire, l’organisation est en passe de se transformer en force politique, de manière à supplanter les Français libres et les F.T.P.

Mais la crise d’Afrique du Nord, à l’automne 1942, consécutive au débarquement allié, bouleverse le jeu. Les manipulations américaines autour de l’amiral Darlan poussent de nombreux Résistants à rallier De Gaulle. Le P.C.F. lui-même finit par reconnaître la légitimité de ce dernier. La persistance de Girard à demeurer indépendant lui attire ainsi nombre d’inimités, et accélère les défections. Pire encore, le réseau « Carte » a été inefficace lors de l’invasion de la « zone libre » en novembre 1942 par les Allemands. Et pour finir, ses adhérents issus de l’ex-armée d’armistice se retrouvent davantage dans le giraudisme, dont « Carte » semble avoir constitué involontairement l’antichambre.

Ces rivalités politiques en feraient presque oublier l’action répressive germano-vichyste. L’inexpérience des Résistants facilite les percées opérationnelles des unités policières allemandes et françaises, pourtant limitées en nombre, et même en efficacité. En ce sens, « Carte » perd de nombreux membres, arrêtés par les organes policiers ennemis. Girard lui-même doit partir pour l’Angleterre en février 1943. Devenu inutile aux yeux des Anglais, il joue son dernier atout en embarquant la même année pour les Etats-Unis, où il va servir les aspirations de la communauté française des anti-gaullistes. Jusqu’où iront ses rapports avec les Américains ? Coopèrera-t-il, après la guerre, avec l’implantation de réseaux stay behind dans le cadre de la fameuse opération Gladio ? La question reste posée, et ce n’est pas l’objet du livre de Thomas Rabino.

Bref, « Carte » n’a certainement pas été une « mystification », comme le prétendront les gaullistes, mais un épisode de la Résistance nourri des ambiguïtés des premières années de l’Occupation, et qui n’a pas survécu à la cristallisation des courants, ni à leur unification autour des Français libres.

Nourri de nombreux documents, incluant notamment les archives personnelles de Girard, le travail de Thomas Rabino combine rigueur de l’analyse et beauté du style. Assurément, ce jeune historien est prometteur.

Nicolas Bernard

Titre : Le Réseau Carte
Auteur : Thomas Rabino
Editeur : Perrin
Nombre de pages : 400
Publication : mars 2008
Prix : 23 €
ISBN : 978-262026462

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