Ils étaient trois monarques à la tête des trois Etats parmi les plus puissants du globe : Guillaume II, Kaiser d’Allemagne dès 1888, Nicolas II, devenu Tsar de toutes les Russies en 1894, et George V, couronné Roi d’Angleterre en 1911. Willy, Nicky et Georgie étaient tous parents, le père de ce dernier, le Roi d’Angleterre Edouard VII, se trouvait être l’oncle des deux premiers. Et pourtant ! Ils ne sauront empêcher la guerre qui emportera deux d’entre eux. C’est ce mystère que tente d’éclaircir Catrine Clay, journaliste à la B.B.C, en retraçant les destins individuels de ces trois êtres qui n’avaient rien d’exceptionnel, à l’inverse de leurs fonctions et de la période.
Et effectivement, à l’issue de cette enquête, tout s’éclaire.
Guillaume II, tout d’abord, est un nid de contradictions. Brillant mais impulsif, hautin mais foncièrement gentil, se donnant des allures de foudre de guerre alors qu’il doute continuellement de lui-même, son bras atrophié n’étant pas pour consolider un psychisme défaillant, il succombe à sa vanité et se laisse entourer de vils flatteurs, dont son favori Eulenburg, lesquels profitaient des pulsions homosexuelles du Kaiser. Après la confrontation opposant ce dernier à Bismarck, et qui se traduira par le départ du second, plus personne n’osera s’opposer directement au premier. Mais il suffisait de le manipuler, ce qui était facile, en faisant appel à son sens de la gloriole. L’état-major allemand, notamment, en fera ce qu’il voudra. Pour protéger un égo fragile, Guillaume II se lancera dans diverses initiatives avec un amateurisme frisant l’inconscience, déstabilisant occasionnellement son propre régime, tant à l’intérieur par des scandales homosexuels, qu’à l’extérieur avec l’aggravation des tensions diplomatiques. Il tombera en 1918, en même temps que son armée, ouvrant la voie à la République de Weimar, et mourra dans son exil hollandais en 1941 après avoir échappé aux poursuites pour crimes de guerre.
Nicolas II ne vaut guère mieux. Il ne voulait pas être Tsar, et n’a même pas été formé en ce but par son père Alexandre III, mort prématurément. Doux, aimable, et mieux encore, aimant passionnant sa femme, la belle princesse Alix de Hesse-Darmstadt, il eût fait un parfait monarque constitutionnel. Comme autocrate, c’était une autre affaire : son caractère était faible en tout, sauf sur un point fondamental - son refus de céder une miette de son pouvoir... Incapable d’initier, voire même d’appuyer, les réformes institutionnelles et sociales indispensables au maintien de la monarchie, fragilisé par l’hémophilie de son fils qui introduira le mage Raspoutine dans sa famille - à la fureur de l’opinion -, il se laissera balayer par la tourmente.
George V, qui présentait une troublante ressemblance physique, quasi gémellaire, avec son cousin Romanov, était institutionnellement le moins puissant des trois. Il sera pourtant le seul à conserver sa couronne. Lui non plus n’avait pas été préparé à ses fonctions, mais il saura conserver une certaine influence politique, notamment en matière militaire et diplomatique. Ni lui ni même son père ne réussiront à s’entendre avec le si versatile Guillaume II, lequel alternera entre volonté de séduire la Grande-Bretagne - et la Russie - et ses ambitions impérialistes tapageuses, au point d’accepter le lancement d’une puissante marine de guerre qui inquiètera sérieusement les Britanniques. Signalons enfin que « Georgie » ne fera pas un geste pour sauver Nicolas II, son parent et son allié, prisonnier des révolutionnaires, et exécuté par eux avec sa famille et ses domestiques le 17 juillet 1918.
Ils étaient cousins, certes, et ils entretenaient une correspondance mi-officielle, mi-amicale. Ils se retrouvaient aux grandes rencontres familiales (couronnement, mariage princier). Mais aucun d’entre eux n’avait cette fermeté de caractère requise pour dominer les peuples, a fortiori lorsque le parlementarisme n’était qu’une fiction, comme en Russie et, dans une moindre mesure, en Allemagne. Willy, Nicky et Georgie ne seront pas en mesure de profiter de leurs liens familiaux pour élaborer un système de sécurité collective. Le poids des mentalités, impérialistes et nationalistes, sera tel que chacun, en définitive, agira en fonction de ses intérêts propres.
Telle est la sombre conclusion de Catrine Clay, au terme d’un ouvrage remarquable, rédigé dans un style narratif qui ne sombre jamais dans le romanesque, et faisant appel à de nombreux documents inédits, utile complément à la saga des Aigles foudroyés...
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