Mao Zedong reste, plus de trente ans après sa mort, l’une des personnalités les plus controversées du siècle. Quoique son règne sur la Chine ait causé la mort de millions de ses compatriotes, il y est encore révéré, assimilé à un véritable Père Fondateur du pays et du régime qui l’oppresse. N’est-ce pas grâce à lui, dit-on, que l’Empire du Milieu a cessé d’être ce pays méprisé par l’Occident, et a acquis le statut de grande puissance ? Mais n’est-ce pas lui, également, qui a conduit la Chine sur la voie de bien des désastres ? Alors, qu’en a-t-il été ? Le « Grand Timonier » méritait-il son surnom, ou n’était-il qu’un despote assoiffé de pouvoir, rongé par les vices ? Le fait est que ses divers biographes, de Philip Short à Jung Chang et Jon Halliday, sont loin de se mettre d’accord. A cet égard, ce n’est pas le moindre des mérites de la véritable somme qu’en livre Alain Roux, Professeur émérite des Universités et spécialiste de la Chine contemporaine, que de tenter de déterminer les évolutions d’un parcours et la cohérence d’une idéologie et d’une gestion du pouvoir.
Indéniablement, cette biographie, produit d’une intense recherche archivistique, sera appelée à faire date. Son auteur semble avoir réussi à capter la personnalité de Mao, qui se définissait lui-même, dans une lettre adressée à sa quatrième épouse, Jiang Qing, le 8 juillet 1966 : « Il y a en moi un peu de tigre – c’est le principal – et aussi un peu de singe – c’est secondaire », en d’autres termes, le despote totalitaire armé de son intelligence, de sa ruse, de sa fourberie, de son absence de scrupules, le tout mis au service de son idéologie révolutionnaire, à laquelle il n’a jamais cessé de croire. Evidemment, cet autoportrait lucide de Mao résulte de plusieurs années d’évolution, marquée par la violence et les désillusions ayant hanté la Chine de la première moitié du XXème siècle.
Mao, issu d’un milieu paysan, se voyait en effet pourvu d’un destin bien plus brillant. Il se revendique intellectuel, poète même. Mais une fois parvenu à Pékin, il ne parvient pas à percer dans l’intelligentsia, et se réfugie progressivement dans l’activisme politique, alors que la Chine, débarrassée de l’Empire moribond, est en plein bouillonnement culturel. Il adhère au léninisme, qui triomphe alors en Russie, moins par attirance pour son volet social que parce que cette doctrine semble avoir saisi le « sens de l’Histoire » et peut accélérer l’indépendance et le développement de son pays, ce nationalisme pleinement revendiqué demeurant par la suite une constante de la pensée maoïste. Il acquiert, au fur et à mesure, une réelle maturité politique le conduisant, d’une part à considérer les masses paysannes comme le moteur de l’action politique révolutionnaire, d’autre part à accepter la violence et le mensonge en tant qu’instruments de lutte pour conforter sa propre ascension. Il adapte la vulgate léniniste à la Chine, y développant le concept de guerre révolutionnaire permanente à partir de bases rurales soigneusement contrôlées. Eliminant ses rivaux un par un, il essuie cependant de nombreux échecs dans sa gestion de territoires au sud de la Chine. Pour ne citer que cet exemple qui fera tant pour sa légende, la « longue Marche » reste une entreprise hardie, mais improvisée, coûteuse, et ne réussissant que par miracle. Mais il acquiert, au début des années trente, une aura politique internationale, recevant même la bénédiction de Staline.
Au milieu des années trente, Mao est devenu prééminent, mais pas omnipotent. Jusque dans les années 1940, la direction du Parti reste un despotisme collégial : le « mouvement de rectification du style de travail au parti » consacre son despotisme personnel, ce alors que naît – déjà – le culte de la personnalité. La prise du pouvoir de 1949, intervenue presque trop facilement, conforte son égo (qui tient de la mégalomanie), le convaincant qu’il est sur la bonne voie, l’encourageant à transformer « les océans amers en rizières et en champs de mûriers », tout en réintégrant la Chine dans le concert des nations, après les humiliations des décennies précédentes. En d’autres termes, estime Alain Roux, Mao n’est pas un tyran avant tout soucieux d’asseoir son propre pouvoir pour assouvir ses désirs personnels : il est un authentique « utopiste », il croit à ses projets pharaoniques, lesquels seront pourtant de catastrophiques échecs économiques à l’origine de bien des souffrances, tels que l’inepte « Grand Bond en Avant ». Et c’est parce qu’il est sincère qu’il sait se remettre en cause – mais dans les limites posées par son système de pensée communiste, c’est-à-dire que les mésaventures du système soviétique dans le cadre de la déstalinisation le poussent à rechercher une consultation davantage démocratique du peuple, la « campagne des Cent Fleurs », qui vire finalement au désordre et à la remise au pas policière, car il n’est pas question, chez Mao, de mettre en danger l’existence même du système communiste… Une contradiction irréductible qui nourrira bien des malentendus.
Mao, démontre Alain Roux, redoute particulièrement la dégénérescence de la Révolution, c’est-à-dire le ralentissement des réformes – même les plus insensées –, l’embourgeoisement des cadres dirigeants, l’apathie des masses populaires. D’où ce jeu dangereux, et perpétuel, visant à secouer le peuple, à le pousser à la révolte, là encore sans remettre en question son propre despotisme – et la « Révolution culturelle », dont l’implication de Mao est finement analysée, en constitue une saisissante illustration. Mao raisonnait d’abord et avant tout en termes de principes et d’abstractions, l’égalité totale des hommes, sans jamais tenir compte des conséquences meurtrières et totalitaires de son idéologie : périssent des millions d’êtres pour que vive une idée. L’échec sera à la hauteur des ambitions mégalomanes de ce dictateur à la fois visionnaire et incompétent, vaniteux et généreux, révolutionnaire et violent, aussi sincère dans sa doctrine que machiavélique dans sa mise en pratique, aussi désireux de faire le bonheur des hommes qu’incapable d’empathie à leur égard. Avec cette biographie, les contradictions de Mao, celles de tout un pays - la Chine - et d’une idéologie - le communisme - retrouvent enfin leur cohérence.
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Lire l’entretien accordé par Alain Roux à L’Humanité.
Lire le compte-rendu du livre Le Singe et le Tigre par Lucien Bianco sur le site des C.E.C.M.C..