Alors que le centième anniversaire de la catastrophe approche à grand pas, le Titanic fait toujours rêver, même si ce nom est resté à jamais synonyme de monumental désastre. Le film de James Cameron - combinaison réussie du blockbuster et de l’œuvre intimiste, sur fond de scrupuleuse reconstitution historique - a certes joué son rôle, mais il n’a fait, en définitive, que perpétuer le mythe de ce somptueux paquebot...
C’est que - et Cameron l’avait fort bien compris - le Titanic symbolise à la fois la démesure, le rêve de grandeur, la nostalgie d’une époque agonisante, et l’imminent cataclysme initié par l’été 1914. Tous les ingrédients qui feront le succès des futurs « films catastrophes » sont réunis : unité de temps (l’intrigue tient sur quelques jours, le naufrage dure quelques heures), de lieu (le glacial Atlantique), d’action, mettant en scène la variété des vertus et des bassesses du genre humain, du courage à la lâcheté, de l’ingéniosité au fatalisme. Non sans calomnie : comme tout scénario qui se respecte, le drame se voit imputer au prétendu arrivisme d’un bouc-émissaire tout trouvé, le Président de la compagnie détentrice du Titanic, Bruce Ismay, à qui bien peu pardonneront d’avoir pris place - il est vrai à la dernière minute - sur une chaloupe de sauvetage.
Le livre de Gérard Piouffre revient ainsi sur cet événement symbolique du XXème siècle, de manière à départager idées reçues et faits avérés. L’auteur s’attarde, de manière fort pertinente, sur les origines du paquebot, né du désir britannique de concurrencer les compagnies maritimes allemandes sur le juteux marché des lignes transatlantiques. La conception du navire fait l’objet de rappels intéressants : le Titanic comportait certes des compartiments partiellement étanches, et trop peu de canots de sauvetage, mais telle était la règle à l’époque, dans la mesure où les constructeurs préféraient mettre l’accent sur la sécurité même du vaisseau. En ce sens, le Titanic constituait, outre le pinacle du luxe, le nec plus ultra de la sécurité navale de l’époque - les règlements ayant été largement modifiés après la catastrophe. M. Piouffre évoque également l’implication des ouvriers irlandais dans la mise en chantier du paquebot, de sorte que ce dernier est bel et bien le produit d’une idée, somme toute, anglaise, fabriquée par des Irlandais, au service d’une compagnie majoritairement détenue par des Américains : en somme, le Titanic symbolise, de surcroît, la mondialisation !
C’est évidemment la première et dernière traversée du navire qui constitue le point d’orgue du récit. Heure par heure, voire minute par minute, nous suivons le déroulement de la tragédie, de l’inévitable iceberg à la disparition de la poupe. A ce propos, le livre de Gérard Piouffre éclaire une vieille controverse entourant la relative proximité de deux navires de la zone du naufrage, le premier étant le cargo Californian du capitaine Lord, le second étant le phoquier Samson (du moins, rien n’interdit de le supposer) : l’un et l’autre de ces bateaux a eu la possibilité d’agir pour sauver les naufragés, mais une succession d’événements fortuits les conduira à l’inaction pour cause d’incapacité à réaliser que le Titanic était en train de sombrer. N’en déplaise aux acharnés - et, parfois, persuasifs - partisans du capitaine Lord, baptisés Lordistes, les divers témoignages et faits constatés attestent en effet que l’équipage du Californian, capitaine inclus, a bel et bien pu apercevoir, au loin, le Titanic stopper sa route à proximité du champ d’icebergs... L’ouvrage de M. Piouffre nous permet cependant de ne pas retenir à l’encontre du cargo l’accusation de négligence coupable. Une succession presque incroyable de malchances a, ainsi que l’ont établi les historiens du drame, contribué au désastre.
Le livre s’achève sur l’impact médiatique et culturel de la catastrophe, des premières informations, souvent contradictoires, aux enquêtes menées par le Sénat américain et une commission britannique. Le cinéma finira par s’emparer du dossier, les nazis trouvant même le moyen de s’emparer de l’événement pour en réaliser un film spectaculaire, et fortement marqué par des préjugés antibritanniques et antisémites. Gérard Piouffre rappelle, en outre, les circonstances de la découverte de l’épave - coupée en deux - du paquebot en 1985 par l’équipe du scientifique américain Robert Ballard (qui lui consacrera un très beau livre), non sans réveiller la polémique sur la collecte de certains vestiges, assimilée par certains au pillage d’un site funéraire. De toute évidence, l’intérêt pour la tragédie n’a pas faibli, puisque Internet a offert l’accès à de nombreuses informations publiées par des spécialistes de l’affaire, lesquels n’hésitent pas à produire des monographies consacrées à tel détail du navire, ou à tel protagoniste. Face à ce magma de données, l’ouvrage de M. Piouffre, accompagné de notices biographies et d’une bibliographie à jour, constitue une très intéressante synthèse propre à compléter le film de Cameron.
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