Lorsque les nazis annexèrent l’Alsace-Moselle de facto, en 1940, ils ne se contentèrent pas de la germaniser, et d’en mobiliser la jeunesse pour l’envoyer se battre sur le Front de l’Est. Ils y ajoutèrent en effet un camp de concentration, celui de Natzweiler dans la terminologie S.S., plus connu sous le nom de Struthof, identité du lieu-dit, ancienne station touristique doublé d’un site de granit rose qui attira les économistes de Himmler. Le Konzentrationslager (K.L.) regroupait, à ce titre, un camp principal impliquant une myriade de camps annexes localisés de part et d’autre du Rhin. Ce furent les déportés, les premiers venus de Sachsenhausen en mai 1941, qui furent chargés d’édifier les baraquements. Et lorsque les Alliés ouvrirent les portes, en novembre 1944, Struthof, alors tenu relativement secret, acquit définitivement sa sinistre notoriété, en tant que l’un des premiers sites concentrationnaires libérés, après Majdanek en Pologne.
Le bilan était, il est vrai, éloquent. Sur près de 52.000 personnes déportées dans ce K.L., en effet, plus de 20.000 périrent. Le camp servit notamment à mener d’atroces expériences médicales sur les détenus, de manière à évaluer les effets du typhus ou tester des gaz toxiques. Une chambre à gaz construite en 1943 servit à cette occasion, outre de permettre l’élimination de 86 Juifs provenant d’Auschwitz afin d’offrir à l’un de ces savants nazis, le Pr. August Hirt, une collection de squelettes...
Le camp n’en demeura pas moins longtemps méconnu. Et le mérite d’« historiciser » ce lieu de la mémoire concentrationnaire en revient principalement à l’historien Robert Steegmann qui, non seulement retrace l’histoire administrative de ce K.L., pour le replacer dans le contexte de l’évolution du système de répression nazi (et de ses finalités économiques fondées sur l’exploitation des esclaves), mais fait le point sur bien des événements clefs, de sa naissance (1941) à sa maturation (1942-1943), de l’édification de la chambre à gaz (1943) à l’évacuation (1944), le tout sans négliger ses zones satellites, ces camps annexes trop vite oubliés mais pourtant essentiels à la « gestion » de la « main d’œuvre », en fait l’exploitation inhumaine des déportés, dont l’efficacité économique, au grand dépit des spécialistes de la cour de Himmler, est évidemment des plus réduites, à l’image de leur espérance de vie.
Robert Steegmann s’attache également à étudier les bourreaux (Täter), des commandants du camp (dont le tristement célèbre Josef Kramer, qui officia à Auschwitz puis Bergen Belsen) aux gardiens eux-mêmes, sans négliger pour autant les victimes, venues de toute l’Europe, essentiellement pour faits de résistance à l’occupation nazie. Le tout exposé dans un style limpide, et pudique, émouvant par delà l’analyse, serrée. Encore un ouvrage qui permettra de tordre le cou à bien des mensonges propagés par la secte négationniste, outre de contribuer à une histoire scientifique de l’univers concentrationnaire.
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