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Le cas Bernard Faÿ

Du Collège de France à l’indignité nationale

Antoine Compagnon

C’est la personnalité d’un homme particulièrement énigmatique qu’a essayé de saisir Antoine Compagnon dans cette intéressante biographie de Bernard Faÿ. Peu connu si ce n’est oublié – du moins jusqu’aux récents travaux de Martine Poulain consacrés aux bibliothèques françaises sous l’Occupation – Bernard Faÿ fut avant tout un homme de lettres, un brillant universitaire et un américaniste reconnu, chose tout aussi rare à l’époque que de nos jours. Agrégé de Lettres en 1914, poursuivant après le conflit ses études à Harvard, il soutint sa thèse en 1925 sur L’Esprit révolutionnaire en France et aux États-Unis à la fin du XVIIIe siècle. Multipliant les séjours aux États-Unis, pour y assurer cours et conférences, comme les articles et les ouvrages sur l’histoire et la civilisation américaine, Faÿ devint bientôt un spécialiste reconnu en France comme outre-Atlantique.

Élu très jeune au Collège de France (1932) à une chaire de civilisation américaine créée à son intention après quelques manœuvres bien mises en lumière par Antoine Compagnon, Faÿ s’appliqua à « expliquer » les États-Unis et à combattre un antiaméricanisme latent alimenté en France par la question sensible des dettes de guerre interalliées. Pour ce faire, il défendit Roosevelt et la politique par lui initiée. Voila un autre aspect du travail de ce vulgarisateur de talent : l’intérêt pour l’histoire immédiate des États-Unis et pour les auteurs contemporains de ce pays. Ami et traducteur de Gertrude Stein, Faÿ fréquenta assidûment Gide, Giraudoux, Cocteau ou encore Morand. Insistant sur sa proximité avec les intellectuels du moment, évoquant son homosexualité, Antoine Compagnon s’attache à dénouer les fils complexes du réseau et des rapports sociaux tissés par Bernard Faÿ.

Évoluant à droite à partir de la seconde moitié des années trente, il fut nommé administrateur général de la Bibliothèque nationale en août 1940. Faÿ devint également bientôt le chargé d’affaires pour les questions maçonniques du gouvernement de Vichy. Antoine Compagnon montre bien que l’action de Faÿ à ce poste est étonnante à la lecture des textes antérieurs de l’intellectuel. Son ouvrage consacré à la question – La Franc-maçonnerie et la révolution intellectuelle du XVIIIe siècle (1935) – n’est effectivement hostile en rien à l’institution maçonnique. Il n’en reste pas mois que le travail de Faÿ, chargé d’inventorier les archives saisies des loges, permit l’exclusion de près trois mille fonctionnaires et l’établissement de plus de soixante mille fiches avant que Laval, hostile à la politique antimaçonnique, ne vienne, à son retour en 1942, mettre un terme à celle-ci.

Jugé à la Libération et condamné aux travaux forcés à perpétuité, révoqué du Collège de France où les difficultés rencontrées avec ses collègues furent légion au cours du conflit, gracié en 1959 après son évasion d’un hôpital et son installation en Suisse huit années plus tôt, Faÿ serait-il résolument devenu « fasciste » après guerre ? C’est là une question que pose très directement Antoine Compagnon qui note surtout que Faÿ fit publiquement preuve dans les dernières années de sa vie d’une absence totale de remords et d’une ferveur religieuse renouvelée, marquée du sceau de l’intégrisme.

Monarchiste, proche des avant-gardes intellectuelles des années vingt, puis sympathisant du PPF à partir de la seconde moitié des années trente, enfin maréchaliste et vichyste pendant la guerre, le parcours de Bernard Faÿ reste – malgré la plume alerte et fort agréable de l’auteur – difficile à comprendre si ce n’est au seul prisme de l’opportunisme et de l’ambition. On regrettera simplement que ce livre, précieux et passionnant par de nombreux aspects, ne comporte ni bibliographie ni même l’état des sources consultées par l’auteur qui semble, à en croire les notes infrapaginales, avoir peut-être exagérément privilégié les travaux, articles et ouvrages de Faÿ lui-même. Enfin, concernant le passage de Faÿ à la tête de la BN, Antoine Compagnon renvoie simplement au travail de Martine Poulain cité plus avant : sans doute cette biographie aurait-elle mérité que l’on s’attardât sur cet épisode de la « carrière » de Bernard Faÿ.

Matthieu Boisdron

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Titre : Le cas Bernard Faÿ
Auteur : Antoine Compagnon
Editeur : Editions Gallimard
Collection : La suite des temps
Nombre de pages : 212
Publication : octobre 2009
Prix : 21 €
ISBN : 978-2-07-012619-4

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