L’uchronie, ou l’« Histoire alternative », consiste à décrire l’Histoire telle qu’elle se serait déroulée si un événement particulier n’était pas venu en bouleverser le cours connu. En l’espèce, le roman de Philip Roth part d’un fascinant « point de divergence » : et si Roosevelt avait perdu les élections présidentielles de 1940 face à un certain Charles Lindbergh ? Ce dernier n’avait plus rien de l’aviateur héroïque survolant l’Atlantique en 1927. Il avait entre-temps rallié la cause de l’Allemagne nazie, adhéré à son antisémitisme, et militait activement contre l’entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés des Britanniques et - à plus forte raison - des Soviétiques.
La prise du pouvoir de Lindbergh, ici, se traduit par l’irruption de l’extrême droite dans la vie quotidienne des Américains, et notamment la famille Roth - l’auteur ayant pris le parti de décrire l’impact de ce bouleversement sur sa propre enfance. Peu à peu, la « Terre de la Liberté » prend des allures de gigantesque camp de concentration, où les Juifs sont insidieusement d’abord, plus brutalement ensuite, rejetés, isolés, persécutés. Le talent de Roth transparaît dans cette lente montée en puissance de l’intolérance, par petites touches bénignes en apparence, car la cruauté se révèle parfois dans la médiocrité des anecdotes. L’âge sombre du nazisme ne s’abat pas seulement en Europe, et « mon ami Frédéric » est aussi américain...
S’il n’est pas question de révéler la fin de ce cauchemar - et ce dernier mot paraît bien choisi, au regard du sort fait à Lindbergh - force est de constater que la démonstration, certes romanesque, de l’auteur, fait froid dans le dos. Non, prouve-t-il, l’Amérique n’est pas vaccinée contre le fascisme, ni contre toute dérive autoritaire ou extrémiste. Il est vrai qu’un autre écrivain américain, Harry Turtledove, était parvenu à une conclusion similaire dans une saga uchronique décrivant les années 1862-1945 à partir d’une victoire sudiste au cours de la Guerre de Sécession. Philip Roth, pour sa part, se cantonne à l’exposé de la lente descente aux enfers d’un pays parce que son peuple, en dernière analyse, hausse les épaules face à la tyrannie. Un roman prémonitoire ?
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