Lorsque paraît un nouvel ouvrage d’Emmanuel de Waresquiel, le lecteur ignore ce qu’il va apprendre mais sait d’avance qu’il ne risque pas d’être déçu. Historien des Cent-Jours et de la Restauration, il a notamment commis un portrait de Talleyrand qui est sans doute la meilleure biographie dédiée au tortueux diplomate. Avec Armand-Emmanuel de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu, c’est à une figure très différente qu’il s’attache. Après le désastreux épisode des Cent-Jours, Louis XVIII, une seconde fois rétabli sur le trône, comprit que le temps était venu de se séparer de Talleyrand. Le Prince de Bénévent avait rendu de fiers services à la France lors du Congrès de Vienne, mais ses stratagèmes ne pouvaient plus abuser les puissances coalisées qui n’entendaient pas s’en laisser conter davantage. Le Roi eut alors l’idée d’en appeler au duc de Richelieu.
Aujourd’hui, le nom de Richelieu évoque l’ombre du Cardinal, celui qui avait fait ployer les protestants, la noblesse et l’Europe devant son maître Louis XIII. Son œuvre est telle qu’elle a éclipsé le destin de tous ses descendants, en particulier la carrière insolite de l’homme qui fut, à deux reprises, le Premier ministre de Louis XVIII, dans l’une des crises les plus épineuses de l’Histoire de France. Talleyrand lui-même n’avait pu dénouer les fils de la dernière coalition liguée contre Napoléon. Cette fois, la France était occupée par des troupes étrangères et placée au ban des nations. Le duc de Richelieu réussirait-il là où le « prince des diplomates » avait échoué ? Il faisait avec son prédécesseur un singulier contraste. Au roué qui couvrait de son élégance mondaine une absence complète de scrupules, succédait une sorte de chevalier arthurien, droit comme la justice, ne désirant rien pour lui-même mais tout pour ses contemporains, capable de soulever des montagnes quand l’honneur de bien servir le commandait.
Si le duc n’était pas un parfait inconnu en accédant au ministère, il n’avait pourtant jamais exercé de hautes fonctions politiques en France. Emigré de la première heure, son désir de rentrer en France fut éteint par le serment de fidélité que lui demandait Bonaparte, Premier Consul. Sa conscience ombrageuse le lui défendait. Emmanuel de Waresquiel écorne au passage la légende selon laquelle il s’était bien gardé, durant ces longues années d’infortune, de porter les armes contre la France révolutionnaire. Richelieu repartit donc pour la Russie car le tsar Alexandre Ier lui avait confié, en 1802, le gouvernement de la lointaine Odessa. Il y accomplit une œuvre titanesque, transformant en quelques années le visage de cette ville modeste, développant son commerce, plantant, selon les mots d’Ernest Aumont, « des quais, des boutiques, des théâtres, des églises… » Il se montra si bon bâtisseur que le tsar, devenu son ami, le nomma à la tête des contrées du Sud, la « Nouvelle Russie ». Richelieu y fit des prodiges, comme administrateur colonial, diplomate et même en tant que chef de guerre. C’est une partie méconnue de sa vie, et un étonnant chapitre dans l’ample biographie d’Emmanuel de Waresquiel.
De dépit, Talleyrand avait beau l’appeler avec ironie « l’homme de France qui connaît le mieux la Crimée », le duc était aussi le seul à pouvoir mettre un peu de baume sur les plaies de la France en apaisant ses querelles. Il avait en effet la vue directe des choses, la haine de l’esprit de parti (ce qui lui valut d’ailleurs bien des déboires avec les ultras), la modération en tout, et l’estime de l’Europe. L’amitié d’Alexandre fut à la fois un bienfait et un fardeau pour lui. Il sut en user pour atténuer les rigueurs du second traité de Paris, mais ses ennemis en profitèrent pour insinuer qu’il était à la botte du tsar. Nulle attaque n’était plus douloureuse aux yeux de ce patriote sincère et désintéressé. Le livre nous apprend que Talleyrand, tandis qu’il n’était plus ministre, avait contracté envers les alliés des engagements dont le duc eut bien du mal à se défaire ensuite. Emmanuel de Waresquiel rend à chacun ce qui lui est dû…
Au duc de Richelieu, il rend d’abord son principal mérite : la libération du territoire. Dans la défense de la France vaincue, toutes les qualités qui l’auréolaient eurent leur emploi : sa loyauté, son oubli de lui-même, sa noblesse inspiraient confiance aux chancelleries alliées. « La parole du duc de Richelieu vaut un traité », disait de lui le duc de Wellington selon un mot fameux. Bien qu’il n’eût pas fait de miracles lors de la négociation de paix en 1815, il obtint en revanche le départ précipité les troupes d’occupation en payant les indemnités de guerre avant même le terme prévu. Il parvint aussi à introduire la France à rang égal dans la Sainte-Alliance qui, à l’origine, était tournée contre elle. A l’intérieur de nos frontières, il fut moins chanceux. Son mépris des partis le poussait à jeter un voile dédaigneux sur les manèges de Cour et de Parlement. Emmanuel de Waresquiel souligne là les faiblesses de son fascinant personnage, aussi incapable d’une manœuvre pour se mettre en crédit auprès des princes que pour rallier une ferme majorité autour de son action. Quelques coups d’épingle suffirent ainsi à renverser son gouvernement par deux fois. Certes, la juste connaissance des hommes de son temps, de leurs mobiles et rancunes, lui échappait. Il n’en avait pas moins tenté de faire taire les passions, de panser la déchirure révolutionnaire, et de prémunir la France contre une nouvelle secousse de même nature. Ce n’est pas le moindre de ses titres de gloire, et c’est tout l’honneur de son biographe que d’avoir mis en pleine lumière la course malheureuse de ce digne serviteur de l’Etat et de la paix.
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