La question de l’extension de l’idéologie et des mouvements fascistes hors des pays où ils ont pris naissance et ont prospéré, tels que l’Italie mussolinienne et l’Allemagne hitlérienne, est à l’origine d’un vaste débat, aussi bien en France que dans les autres Etats d’Europe. Mais cette problématique intéresse également les Etats-Unis. Damien Amblard y a consacré, à ce sujet, une remarquable étude, centrée sur le personnage paradoxal d’Henry Ford, symbole du dynamisme et de toutes les turpitudes de l’Amérique moderne.
Pour ses compatriotes, Ford était un héros. Cet homme s’était, selon l’expression consacrée, « fait tout seul » : parti de rien, il avait réussi à devenir l’un des hommes les plus prospères de la nation, outre de révolutionner l’organisation de l’entreprise et du monde ouvrier par le « travail à la chaîne ». Il avait également contribué à l’émergence d’une société de consommation de masse, en « démocratisant » l’accès à l’automobile, dont la Ford T noire était la figure emblématique. De fait, Henry Ford jouissait d’une immense popularité.
Mais il y a l’autre côté de la médaille. Ce « modèle » était un antisémite virulent qui s’en faisait gloire, diffusant les pires rumeurs sur le « complot juif » dans son organe de presse The Dearborn Independent, outre d’éditer Le Juif international, version américaine des Protocoles des Sages de Sion et dont le retentissement international fut énorme, contribuant à la popularité des très antisémites théories de la conspiration propagées à l’époque, y compris et surtout en Allemagne. A tel point que Hitler lui-même ne cachait pas son admiration pour l’industriel américain ! A cette intolérance reposant sur des présupposés raciaux, Ford ajoutait une volonté de contrôler totalement la « classe ouvrière » en valorisant un moderne corporatisme aux dépends d’un syndicalisme auquel il était viscéralement hostile - sans parler de sa misogynie professionnelle, dont il ne détenait certes pas le monopole. En ce sens, l’anticommunisme (mêlé d’antisémitisme) de Ford était évident.
A la fois réactionnaire (sur les idées sociales) et révolutionnaire (sur l’organisation rationnelle du travail et de la société), ruraliste et moderne, Ford tenta d’exploiter les pires pulsions américaines au nom de sa propre idéologie - certes incohérente - et de sa soif de pouvoir. La Grande Dépression aurait pu constituer à ce titre une occasion favorable, mais l’Amérique connut alors un sursaut démocratique, les idées fordiennes trouvant en face d’elle toujours davantage d’adversaires résolus. Plus dévastatrice pour Ford fut la mise à l’index de ses pratiques « sociales » étouffant toute contestation ouvrière, ce qui le coupa d’une opinion traumatisée par la crise économique. L’entrée en guerre des Etats-Unis contre les puissances de l’Axe, en 1941, acheva ce processus. Entre-temps, Roosevelt était parvenu à damer le pion à Ford pour le statut d’« homme providentiel », grâce au New Deal.
Fasciste, Henry Ford ? Damien Amblard, rappelant les diverses définitions de cette notion il est vrai évolutive, nuance l’accusation. Les idées de l’industriel le classeraient davantage dans une catégorie hétérogène, mélangeant populisme, anticommunisme, chauvinisme, antisémitisme, ruralisme. Son pacifisme intransigeant tranche indéniablement avec le culte de la guerre propre aux mouvements fascistes, même si Ford ne dédaignait pas l’action violente contre le syndicalisme. Mais de même qu’il avait offert aux Américains la culture de la consommation de masse, il avait pavé la voie pour d’autres mouvements extrémistes.
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