Cannes, Azincourt, Waterloo, Koursk... La conception occidentale de la guerre a longtemps privilégié la bataille rangée, le choc violent et intense de deux armées sur un terrain délimité. La chose était à ce point entrée dans les moeurs que les armées européennes et américaine ont rencontré de terribles difficultés d’adaption aux guerres de guérilla, dans lesquelles l’adversaire privilégiait l’embuscade à l’affrontement direct, unique et décisif. L’actuelle situation en Irak témoigne de ces disparités entre deux types de guerre : la première, de mouvement offensif, qui se solda par l’anéantissement de l’armée régulière irakienne en quelques semaines de l’année 2003, la seconde, qui se prolonge depuis quatre ans, et dans laquelle se perdent les unités américaines.
Ce "modèle occidental de la guerre", qui paraît si inadapté aujourd’hui (ce qu’avait constaté depuis plusieurs années le grand théoricien militaire Martin Van Creveld (La transformation de la guerre, Ed. du Rocher, 1998), ne va pourtant pas de soi, et son apparente évidence nous a, en ce sens, fait oublier ses origines - lacune mémorielle que l’ouvrage de Victor Davis Hanson vise précisément à combler. L’historien américain, enfant terrible des milieux universitaires consacrant leurs efforts à l’Antiquité, nous livre en effet ici une vision novatrice et fondamentale de la stratégie et de la tactique, montrant que notre système militaire n’est que le prolongement d’une manière de faire la guerre inaugurée par les cités grecques de l’Antiquité, et ce dans un tout autre contexte.
Ces cités fondaient une société agraire dominée par les petits propriétaires terriens. Pour limiter le coût d’un conflit et éviter les dévastations, elles avaient élaboré, plus ou moins tacitement, un code d’affrontement particulier, fondé sur une seule rencontre armée, lequel ne pouvait s’achever que par la déroute de l’un ou l’autre des adversaires. Ainsi, la guerre était comprimée dans le temps (une journée de bataille) et dans l’espace. L’ampleur effarante des pertes occasionnées empêchait toute prolongation de la lutte armée. C’est pourquoi se mirent en place des armées de fantassins lourdement cuirassés (les hoplites) et réunis en "phalanges", unité compacte censée percer la ligne adverse en se déplaçant vers l’avant, sans s’arrêter ni reculer (les derniers rangs devant pousser en avant les premiers). Le poids du bouclier, l’inconfort de l’armure et du casque, supposaient un combat bref et rapproché, parfaitement organisé... et incroyablement sanguinaire. La cohésion de l’ensemble était l’une des clefs du succès, d’où la nécessaire présence du chef sur le terrain pour renforcer le moral de ses hommes, d’où l’usage de l’alcool avant et après la bataille. Car outre de posséder une certaine endurance physique, les hommes devaient affronter une terrifiante tension nerveuse.
M. Hanson ne se contente en effet pas de décrire cette forme antique d’art opérationnel, et de l’intégrer dans un contexte qui n’a que peu de rapports avec le nôtre. Il s’intéresse plus précisément à la souffrance générée par le champ de bataille, de l’effort physique des hoplites à la peur, des premiers chocs à la blessure, à la mort, à la folie même, décomposant la bataille en plusieurs phases (dont chacune fait l’objet d’un chapitre) : la marche en avant (ou charge), le heurt, les premières brèches, la déroute de l’un des camps, les suites (notamment la gestion des blessés). En ressort la description glaçante d’une violence cataclysmique, d’autant plus destructrice que temporellement et géographiquement limitée, bref un massacre presque cathartique qui échappe parfois à ses organisateurs. Davantage qu’à la théorie militaire, l’historien américain porte son attention sur l’individu, sa motivation, son courage, ses blessures (comme par exemple une brisure des vertèbres cervicales résultant du choc de la lance contre son casque, aboutissant à une tétraplégie), son trépas (immédiat ou pas). Se fondant en cela sur une variété considérable de sources (littéraires et archéologiques), il ne perd jamais de vue une perspective comparatiste avec les siècles qui succèderont à l’ère grecque, de la légion romaine aux janissaires, de la "Guerre en Dentelles" à Napoléon, de la Guerre de Sécession aux guerres mondiales.
Victor Davis Hanson souligne un inquiétant paradoxe. Les Grecs avaient érigé cet "art de la guerre" pour des motifs qui leur étaient propres, à savoir assurer leur propre survie et réglementer leur vie quotidienne. Mais cette conception de la guerre limitée pour des motifs en définitive "humanitaires", en d’autres termes cette véritable antithèse, allait générer de considérables dérives témoignant de la volonté des hommes de réglementer le champ de bataille pour rechercher une victoire décisive avec un minimum de pertes. C’est ainsi que divers théoriciens de la guerre nucléaire reprendront à leur compte ce procédé de l’affrontement "temporellement restreint mais décisif" - ce qu’avaient stigmatisé des films aussi poignants que Point Limite, de Sydney Lumet, ou aussi férocement drôles que Docteur Folamour, de Kubrick. C’était certes s’inspirer des Grecs, mais vider leur pensée de toute sa substance.
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