L’affaire Martin Guerre, qui éclate dans la France paysanne du XVIe siècle, a traversé les âges, au point d’interpeler moult historiens, écrivains, et même cinéastes, puisque deux films, l’un français avec Gérard Depardieu et Natalie Baye, l’autre américain avec Richard Gere et Jodie Foster, en reprendront la trame (le second en la transposant dans l’après-guerre de Sécession). Après tout, comment ne pas être muet d’étonnement - voire d’admiration - devant le talent d’Arnaud du Tilh, qui parviendra à se faire passer pour un certain Martin Guerre, du village d’Artigat (comté de Foix, au sud de Toulouse), ce dernier s’étant échappé à ses devoirs conjugaux en disparaissant en Espagne. Tous, épouse incluse, n’y verront que du feu, jusqu’à ce que des banales querelles de famille amènent des « parents » de l’imposteur à le traîner en justice. Arnaud manquera de peu de convaincre ses juges - mais c’était sans compter sur le retour, inattendu, du vrai Martin Guerre...
Bien sûr, tout n’est pas si simple, et la « naïveté » de l’épouse, Bertrande de Rols, ne paraît évidemment pas totalement sincère : tout en se revendiquant vertueuse, même lors de son mariage, elle a cherché à protéger ses intérêts, son mode de vie, ses enfants également, et en ce sens a trouvé davantage d’écoute, de compréhension, de réconfort, de plaisir aussi, chez l’imposteur que chez son irresponsable de mari, si immature qu’il avait fui le domicile conjugal. Par ailleurs, le faux Martin Guerre n’a guère troublé le village d’Artigat, bien au contraire, même si un mensonge aussi énorme, aussi improbable, ne pouvait que voler en éclats en cas de retour de l’authentique.
L’ouvrage de Natalie Zemon Davis constitue, à ce titre, une analyse pénétrante de ce dossier pénal exceptionnel certes, mais qui en révèle par ailleurs tellement sur la condition paysanne, et notamment la condition féminine, de la Renaissance française, à l’heure où le protestantisme pénètre toutes les strates de cette société. C’est aussi un moyen de redécouvrir le mode de fonctionnement de la Justice de l’époque, laquelle condamnera certes l’imposteur mais protégera les intérêts de son « cercle familial », si l’on peut dire.
L’étude de l’affaire Martin Guerre révèle ainsi les faux-semblants d’une société qui ressemble tant à la nôtre, par delà notre « modernité ». Ce qui en fonde sans doute son caractère intemporel, qui amènera notamment Alexandre Dumas (dont le texte est reproduit en annexe) à s’y intéresser...
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