L’anecdote est connue, trop belle pour être vraie peut-être. Citons donc Alain Decaux : « Quand il était écolier à Brienne, [Napoléon] avait de sa main, dans son cahier de géographie, énuméré les possessions anglaises. A la dernière ligne, il avait écrit : « Sainte Hélène, petite isle. » Après quoi il avait fermé le cahier pour ne plus jamais l’ouvrir. Comme s’il avait deviné que, pour lui, la dernière page serait toujours Sainte-Hélène. » Histoire à la fois drôle et terrible, symbole de toute une vie que le dernier ouvrage de Dominique de Villepin vient pourtant étayer. Le soleil noir de la puissance, édité chez Perrin, témoigne en effet de ce lien entre la gloire et la chute. N’est-ce pas, au fond, ce qui a fondé la mythologie ? Et si, au fond, tout était écrit ?
« Il faudra refaire l’histoire de Napoléon tous les ans », avait prophétisé Stendhal. La personnalité de Napoléon Bonaparte intrigue, irrite, exalte. De Châteaubriand à Dumas, d’Adolphe Thiers à Michelet, d’Hippolyte Taine à Frédéric Masson, de Henry Houssaye à Jacques Bainville, de Louis Madelin à André Castelot, de Jean Tulard à Thierry Lentz, deux siècles d’historiographie n’ont pas éteint l’ardente flamme de la controverse. Dominique de Villepin, qui comme Thiers pouvait ici se prévaloir d’avoir exercé le pouvoir, y ajoute sa pierre à l’édifice, après la réussite de son premier essai consacré aux Cent Jours (Perrin, 2001). Sa vision, à n’en pas douter, est audacieuse - et le style littéraire, hommage aux romantiques, toujours flamboyant.
Du pont de Lodi au radeau de Tilsitt, l’auteur nous brosse un être tourmenté, en proie au doute, séduit par une pulsion de mort, désireux d’être maître d’un destin qu’il savait grandiose, mais qui le conduisit à aller toujours plus loin. Chapitre par chapitre (aux titres évocateurs : « L’appel », « L’apprentissage », « La déchirure », « L’alchimiste », « L’élévation par la force », « La légitimité introuvable », « La puissance », « La gloire », « L’ivresse »), nous avons presque affaire à un récit initiatique, celui d’un Julien Sorel qui aurait réussi, porté par les circonstances - en l’occurrence la Révolution. Bonaparte sut saisir les occasions qui se présentaient (d’idéaliste il devint opportuniste), même s’il faillit connaître la déroute, en Egypte avec la perte de sa flotte, puis lors du putsch de Brumaire où il bafouilla devant les députés, sans oublier Marengo, où l’intervention inopinée du général Desaix le sauva d’un Waterloo avant la lettre. Mais ce qu’il construisait portait les germes de la catastrophe finale. Le roman d’apprentissage annonce la tragédie.
L’admiration de l’auteur pour son sujet est indéniable. Admiration, certes, mais pas complaisance. L’ascension de Napoléon Bonaparte, rappelle Dominique de Villepin, s’opéra au détriment des libertés. L’édification et la conservation de son œuvre imposaient, chez lui, des sacrifices de plus en plus lourds. Le parlementarisme, qu’il méprisait, était réduit à une peau de chagrin. La presse, qu’il soupçonnait, était si censurée qu’elle sombra dans la médiocrité, l’opposition ne s’exprimant plus qu’à mots couverts, par le biais de critiques littéraires. Des carrières furent brisées, des hommes - tels que le Duc d’Enghien - tués. Des guerres allaient être livrées, pour consolider la légitimité de son pouvoir, que la moindre défaite pouvait remettre en cause. L’impossibilité de débarquer en Angleterre, reine des coalitions, accentua cette fuite en avant stratégique qui supposait, pour terrasser la perfide Albion, de tuer son commerce en envahissant l’Europe. L’architecte redevint conquérant, et agrandissant son système en négligea les fondations. Bref, l’Empire devenait un colosse, oui, mais aux pieds d’argile.
C’est que les malentendus étaient nombreux, et fragilisaient son ouvrage. Malentendu républicain, tout d’abord : pour consacrer une société fondée sur l’égalité (la méritocratie qu’incarnaient notamment les Maréchaux sortis du ruisseau), Bonaparte se fit sacrer Napoléon et instaura l’hérédité impériale, en attendant la sclérose de ses élites, qui ne surent se poser en soutien efficace. Malentendu social, ensuite : le consul-empereur avait gagné sa popularité en ramenant l’ordre et la paix, mais se coupait progressivement de son peuple et, pour garantir la stabilité, comptait sur ses victoires militaires, lesquelles excédaient davantage les Français outre de les saigner. Malentendu idéologique enfin : Napoléon avait fait sien le dynamisme révolutionnaire, mais son ambition de créer un nouvel Empire d’Occident allait à rebours des Etats-nations, et l’occupation militaire française de l’Europe trahissait un très meurtrier et fort peu démocratique impérialisme.
Bref, il s’agit même moins de malentendus que d’oxymores. D’où cette heureuse expression baudelairienne de « soleil noir », chère à l’auteur, et qui permet de mieux observer ce que sous-tend le soleil d’Austerlitz. La gloire et la chute disions-nous, en attendant le martyre. D’une certaine manière, Napoléon avait réussi son entrée dans l’Histoire - de même que sa sortie. Les contradictions de sa personne, de son œuvre, de son époque, autrement dit de toute sa vie, allaient nourrir la légende de « l’Aigle ».
Dans ce deuxième volume de sa saga napoléonienne, ce n’est plus un Napoléon se sacrifiant que nous dépeint Dominique de Villepin, mais un Bonaparte qui ne sait pas s’arrêter. Il n’a pas encore fait l’expérience du désastre. Le troisième volume, paru l’an dernier en grand format et intitulé La Chute, puisqu’il porte sur les années 1807-1814 se chargera de nous le rappeler. En attendant, il faut lire cet ouvrage réédité dans la collection Tempus, consacré à l’emprise du destin sur l’individu, biographie historique se doublant d’une belle leçon de politique.
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