Depuis une dizaine d’années maintenant, l’histoire de l’entre-deux-guerres en général et des années vingt en particulier a été profondément renouvelée. La publication et la réimpression des documents diplomatiques français pour cette période, l’ouverture encore partielle des archives de l’Union soviétique (voir, par exemple, les travaux de Sabine Dullin consacrés aux diplomates soviétiques), enfin la parution de thèses novatrices portant sur la politique extérieure de la France ont permis une remise à plat de l’historiographie qui jouit, en ce domaine, d’une vitalité certaine (voir à ce sujet les travaux de François Grumel-Jacquignon sur la Yougoslavie et de Traian Sandu sur la Roumanie).
Plusieurs éléments sont venus chambouler notre traditionnelle perception des relations internationales du temps, largement tributaire des travaux plus anciens de M. Baumont, de P. Renouvin ou de J.-B. Duroselle pour ne citer que les plus éminents. En premier lieu, il apparaît que le rapport de l’Union soviétique à l’Europe occidentale dans son ensemble doit être étudié à l’aune d’une chronologie complexe et changeante, tout à la fois influencée par les préceptes idéologiques du régime soviétique et l’évolution du rapport de force sur le continent. Ensuite, la capacité de la France à agir à l’est a elle aussi été réévaluée à la lumière des hésitations de Paris dans la région et de la lâcheté d’un « système » d’alliance somme toute bien fragile.
Le livre de Frédéric Dessberg se situe ainsi à la confluence des nouvelles approches concernant la politique étrangère de la Russie soviétique et de la France. Le « triangle impossible » met effectivement en relations étroites trois pays aux intérêts forts divergents. Après s’être impliquée - d’ailleurs plutôt tardivement - dans la constitution d’une barrière de l’est, tout à la fois cordon sanitaire antibolchevique et alliance de revers contre l’Allemagne, la France cherche à intégrer à son « système » une URSS (re)devenue fréquentable. Pour l’Union soviétique, il convient d’éviter toute collusion des puissances occidentales dirigée contre elle alors qu’à Paris, il est absolument crucial de séparer Berlin de Moscou qui s’étaient dangereusement rapprochés au début des années vingt. La Pologne, est, quant à elle, certes liée à la France mais cherche avant toute chose à ne faire les frais d’aucune alliance et n’a qu’une ambition : conserver une indépendance chèrement acquise que le rapprochement avec les Soviétiques serait susceptible de remettre en cause.
Pour l’auteur, le « système » d’alliance français à l’est est mort de ne pas avoir su choisir. Selon F. Dessberg, le facteur polonais peut être considéré comme un élément dissolvant des relations franco-soviétiques tant la Pologne a toujours freiné des quatre fers devant un projet qu’elle considérait comme particulièrement dangereux pour sa sécurité. C’est surtout la méfiance qui dominait entre les deux alliés. Plus globalement, Paris ne s’est jamais pleinement impliqué en faveur de l’alliance russe, cherchant à ménager Londres sans renoncer à discuter avec Berlin. Et lorsqu’elle s’y est enfin résolue, c’est à Moscou que les bonnes volontés s’étaient envolées. Enfin, l’URSS entretenait trop de contentieux avec ses voisins occidentaux immédiats pour renoncer définitivement à ses ambitions. La sincérité de sa politique extérieure n’était donc que conjoncturelle, particulièrement sensible au rapport de force européen et motivée seulement par l’appréhension d’une agression des puissances « capitalistes » à son endroit. C’est en somme un ouvrage déjà incontournable que nous livrent aujourd’hui les éditions Peter Lang par le plume de Frédéric Dessberg.
Possibilité de commander en ligne sur www.peterlang.com.