Soixante-dix ans après l’atroce massacre de Nankin, qui selon les estimations les plus récentes aboutira à la mort d’une centaine de milliers de personnes, les éditeurs français semblent avoir cherché à commémorer l’événement, l’une des tragédies fondatrices du XXe siècle. A la suite de la parution de L’armée de l’Empereur, de Jean-Louis Margolin, chez Armand Colin, et de Le massacre de Nankin, de Michael Prazan (éditions Denoël), c’est au tour de Payot d’avoir l’heureuse idée de traduire en français le travail pionnier d’Iris Chang, Le viol de Nankin, dix ans après sa publication aux Etats-Unis.
Cette jeune journaliste américaine a 29 ans lorsqu’elle achève enfin cette vaste enquête qui la conduira en Chine, au Japon et en Allemagne, à la recherche des témoignages et des pièces documentaires nécessaires à sa volonté de comprendre ce qu’avait pu représenter pour les Chinois, dont elle était issue, ce véritable « viol collectif » : viol des femmes, par milliers, mais aussi viol de la Chine elle-même, puisque Nankin était sa capitale de l’époque, l’une des villes les plus peuplées, prospères et esthétiques du pays, et n’en sera pas moins mise à sac par les troupes de l’Empire du Soleil levant au cours de six semaines d’horreurs.
L’ouvrage a toutes les qualités du journalisme d’investigation : style narratif dynamique mais dépourvu d’effet romanesque, utilisation pertinente des sources les plus variées, autant d’éléments propres à captiver le lecteur sur un sujet longtemps oublié en Occident. Elle ramène à la surface la figure méconnue du « bon nazi de Nankin », John Rabe, membre du N.S.D.A.P. de la communauté allemande locale mais qui s’acharnera à vouloir sauver de nombreux Chinois de l’extermination.
Certes, quelques affirmations d’Iris Chang ont pu prêter à discussion. D’une part, son bilan mortuaire a été depuis révisé - mais il est vrai qu’elle se basait alors sur les seules pièces accessibles, et la recherche historique a, depuis, progressé. D’autre part, elle a accusé à tort le Japon de nier en bloc le massacre, car en vérité plusieurs historiens nippons avaient eu l’occasion, dès les années soixante-dix, d’étudier la question - mais il est non moins établi que le négationnisme demeure vivace dans l’archipel, et s’avère plus ou moins entretenu par le gouvernement. Enfin, il a été reproche à Iris Chang de qualifier le crime de génocide, faisant ainsi un usage immodéré du concept, mais le grief est infondé. Son ambition est de raconter six semaines de meurtres et de viols, pas de sombrer dans la polémique.
Hormis ces lacunes - dont la portée doit être relativisée, n’en déplaise aux critiques les plus sévères d’Iris Chang - le livre constitue à n’en pas douter un passage obligé pour mieux connaître cette page sanglante de l’Histoire chinoise, cet Oradour à l’échelle d’une capitale assassinée, souillée. De quoi mieux comprendre, plus que jamais, l’actuelle animosité mémorielle sino-nippone. De quoi rendre hommage à Iris Chang, morte prématurément à 36 ans, en 2004, après avoir accompli son propre devoir de mémoire.
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