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Leningrad 1943

Alexander Werth

Le 8 septembre 1941, les éléments avancés de la Wehrmacht atteignent Schlusselbourg, sur les rives du Lac Ladoga, parvenant à isoler Leningrad du reste du territoire soviétique. Soucieux de ne pas perdre de temps pour s’emparer de Moscou, Adolf Hitler a ordonné à ses troupes de ne pas entrer dans la ville, et, au contraire, de l’assiéger. Ainsi, espère le Haut-Commandement allemand, la « cité sainte du communisme » périra de faim et de froid, devant l’hiver qui s’annonce. Débute un siège de près de 900 jours, qui ne prendra définitivement fin qu’au début de l’année 1944, devant les coups de boutoir de l’Armée rouge. Entre-temps, les Soviétiques s’efforceront de ravitailler une population affamée par tous les moyens, y compris en bâtissant une voie de transport sur le Lac Ladoga gelé en plein hiver, tout en évacuant plusieurs centaines de milliers de personnes en 1942. Mais la famine, le froid, les maladies prélèveront un lourd tribut, qu’il est encore difficile de chiffrer : 632.253 morts, selon une commission spéciale d’enquête soviétique ; 1.300.000 victimes, selon des estimations récentes et plus fiables.

Toujours est-il que, démentant tous les calculs des conquérants nazis, le peuple de Leningrad aura, tout au long de cette épreuve, tenu bon. Ce que rend compte, avec une réelle admiration, le journaliste britannique Alexander Werth, dans cet ouvrage rédigé à chaud, paru en 1944. Correspondant de guerre pour le compte de la B.B.C. et du Sunday Times, Werth a en effet obtenu l’autorisation de se rendre à Leningrad en septembre 1943. A cette époque, le plus dur, pour la ville, est passé, mais la pression allemande se maintient, les lignes avancées du « Groupe d’Armées Nord » se trouvant à trois kilomètres des fameuses usines Kirov. Solidement encadré par les autorités soviétiques, Werth retrouve la ville de son enfance – originaire d’une famille de la grande bourgeoisie de Saint-Pétersbourg, il y passera les seize premières années de sa vie – mais entame également une visite de son cœur industriel, de ses écoles, et parvient à y interviewer son Maire. En ressortira ce livre devant servir la cause des Alliés contre le nazisme, vibrant hommage au peuple russe à une époque où l’anticommunisme était récemment encore d’actualité, non sans raison au demeurant.

C’est une ville toujours menacée qui se présente à nous. Saint-Pétersbourg n’est alors plus qu’un souvenir transparaissant dans l’architecture, car l’esprit de Leningrad, celui de la Révolution, de la "patrie du socialisme", s’y est substitué. Pas à pas, nous suivons Alexander Werth dans sa redécouverte de la cité de son enfance, qui s’est non seulement transformée sous l’influence du communisme, mais encore est devenue l’un des bastions de la lutte contre le nazisme. Pétersbourg la bourgeoise, Pétrograd la révolutionnaire, Leningrad l’héroïque, le journaliste britannique parvient à nous livrer un témoignage de première main sur cette ville chargée d’Histoire.

Naturellement, le portrait de Leningrad brossé par Werth, non dépourvu de sensibilité, est incomplet. Les Soviétiques ne lui ont pas donné la possibilité de tout voir, outre que l’auteur a pu passer sous silence des éléments propres à embarrasser l’U.R.S.S. L’incapacité des autorités à organiser efficacement les évacuations de matériel et de civils au cours du premier semestre 1941 n’est pas évoquée – alors qu’elle ne découle pas uniquement des difficultés posées par l’invasion allemande… Le peuple de la ville est peut-être trop facilement réduit à un bloc dressé contre les agresseurs nazis, alors que les premiers mois du conflit révèlent une réalité plus complexe, notamment le fait que la police politique de Staline a procédé à une vague d’arrestations dès les premiers jours de l’offensive allemande, outre que les minorités allemande et finlandaise ont été déportées. Les interviews de protagonistes révèlent tout de même une certaine langue de bois de leur part. Enfin, Werth ne pouvait évidemment pas connaître ce qui sera l’un des tabous du siège, le cannibalisme, produit de la famine, et que seules les études postérieures au conflit permettront de mieux appréhender. Sans être inexact, le tableau que trace Werth de Leningrad en guerre, à base d’efficacité et de patriotisme propre à cette ville, nécessite donc quelques retouches. C’est d’ailleurs l’objet de l’excellente préface rédigée par Nicolas Werth, qui fait le point quant à nos connaissances historiques sur le siège.

L’on aurait tort, toutefois, de réduire le livre d’Alexander Werth à un instrument de propagande pro-soviétique. Werth, on le sait, n’était ni un aveugle, ni un compagnon de route, et saura constamment faire preuve d’esprit critique. Sur le fond, son ouvrage constitue un démenti important aux thèses faisant du peuple léningradois un troupeau de civils ne tenant que sous la menace des fusils de la police politique. Werth, au contraire, a su capter l’essence de la combativité de Lenigrad : un esprit de résistance fort, propre à une cité riche de ses traditions ouvrières et révolutionnaires. Ce témoignage clef s’avère ainsi une belle leçon d’Histoire, offrant une image réaliste de la "Grande Guerre Patriotique".

Nicolas Bernard

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Titre : Leningrad 1943
Auteur : Alexander Werth
Préface : Nicolas Werth
Editeur : Editions Tallandier
Nombre de pages : 262
Publication : septembre 2010
Prix : 19,90 €
ISBN : 978-2847347289

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