Les Années Soixante, c’était il y a un demi-siècle – déjà. Et pourtant, elles ont laissé l’image d’une décennie de transition explosive – et pas nécessairement au sens violent du terme – vers la modernité qui est la nôtre. Les Années Soixante, c’est encore, dans le monde, la Guerre Froide opposant les Etats-Unis à l’U.R.S.S., la fin douloureuse de la ségrégation en Amérique, la Guerre du Vietnam, l’éphémère Printemps de Prague, le triomphe de Fidel Castro, la mort de Che Guevara, le conflit israélo-arabe et la naissance des « territoires occupés »… En France, ce sont le règne sans partage du Général De Gaulle, la lutte des femmes pour leur indépendance et le droit de disposer de leur propre corps, les contradictions de la jeunesse en attendant Mai 68. Bref, une période qui demeure violente, risquée, mais qui se traduira également par un immense épanouissement culturel, compte tenu de la démocratisation de la mode, et de la diffusion du transistor.
Cette décennie qu’il reste toujours difficile d’appréhender dans sa globalité, Stéphane Benhamou parvient pourtant à en restituer les idées-forces, à l’aide d’un style littéraire énergique. Une première partie insiste sur le caractère profondément intermédiaire de l’époque, qui traduit la fin, en France, de la période de la reconstruction d’après-guerre, l’émergence de la « culture des loisirs », le renouveau des villes, la fin de la Guerre d’Algérie qui traumatisera tant les Années Cinquante, et sur la planète les diverses tentatives internationales et religieuses (Vatican II) de s’inscrire dans la modernité. La deuxième partie met l’accent sur les progrès technologiques de la période, qui vont du grandiose – la conquête spatiale – à la simple vie quotidienne (le téléphone reste encore très problématique en France), ce qui facilite la naissance de la société de consommation, sur fond d’expérimentations artistiques dans le cinéma (Nouvelle Vague) et le roman. La troisième partie se consacre aux revendications « libérales », du droit de disposer de son propre corps au droit de ne pas être victime de sa propre couleur de peau, à quoi s’ajoute la nouvelle mode du prêt-à-porter et de la mini-jupe – en attendant, disions-nous, Mai 68, illustration des désirs refoulés d’une jeunesse qui s’estime de moins en moins à sa place. La quatrième partie s’intéresse aux conséquences parfois imprévues de ces mutations culturelles, en l’occurrence la contre-culture : années « rock » dominée par les Stones, les Beatles, Hendrix, les années 60 sont aussi celles de la bande dessinée moderne… ou de redécouverte des classiques ! Le rêve hippie fait de nombreux émules, avant de sombrer dans le cauchemar des meurtres commandités par le très détraqué Charles Manson. La décennie se délite, l’espoir se heurte au « principe de réalité » (Lacan), la Guerre Froide et les conflits localisés persistent, certains se radicalisent et basculent dans le terrorisme d’extrême gauche, la société de consommation est assimilée à une exploitation indigne des ressources planétaires. Bref, écrit l’auteur, à la fin de cette cinquième partie, « l’insouciance et l’impatience, mais aussi la richesse d’une génération qui n’a connu ni la guerre mondiale ni la crise ont permis d’inventer dans les années 60 le monde d’aujourd’hui. A la fin de la décennie, la fête est finie. Les années soixante-dix auront la lourde tâche de faire le ménage dans les utopies et les peurs, de concrétiser des rêves et des inventions, et de solder l’héritage des nouveaux conflits ».
Après cet exposé mené tambour battant, Stéphane Benhamou se consacre à un passage obligé de la collection « pour les Nuls » : la « partie des dix », à savoir résumer le thème abordé par série de dix éléments clefs. En l’occurrence, les « icônes des sixties » : Bourvil, Steve McQueen, Guy Debord, Raymond Poulidor, Jane Fonda, Jean Seberg, Raquel Welch, Françoise Dorléac, Mohammed Ali, George Best ; les « lieux phares » : le 501 Elm Street (lieu de l’assassinat du Président Kennedy), la place Tiananmen de la Révolution culturelle, les studios des Buttes-Chaumont, mais aussi… la Lune, où Armstrong pose le pied le 20 juillet 1969, la 47ème Rue de New-York, quartier de l’underground, la localité de Guéret (où seront parqués des enfants français de la Réunion, littéralement enlevés et séquestrés par notre gouvernement pour les disperser dans des familles d’accueil), la mythique Route 66, le salon Louis-Dellux au Fouquet’s, ou encore Rome, capitale de l’Italie, ville phare du cinéma, du tourisme de masse et des paparazzi, Regent Street, où se terrent les quartiers généraux du M.I.-6 que fréquente un certain Bond… James Bond. Dix objets cultes, aussi : le tabouret tam-tam, le téléphone rouge (en fait, un télétype), le « compteur bleu » qui diffuse la « fée électricité », l’ordinateur, la guitare, la Ford Mustang, les surgelés, la revue Planète, la cigarette (incarnation, à l’époque, de la liberté, mais déjà timidement dénoncée), la mobylette… Et dix films culte : Psychose, Samedi soir, dimanche matin, A bout de souffle, Le Fanfaron, Les Tontons Flingueurs, Persona, The Party, Je t’aime je t’aime, 2001 l’Odyssée de l’Espace. Dix chansons culte, en plus : Like a Rolling Stone, (I can’t get no) Satisfaction, Ces gens là, Et moi, et moi, et moi, San Francisco, Strawberry Fields Forever, Mrs. Robinson, Say it loud (I’m Black and I’m Proud), Que je t’aime, Je t’aime… moi non plus… Les annexes comprennent en outre une chronologie et une liste d’ouvrages clefs de l’époque, ainsi qu’un index.
Cette plongée jubilatoire – mais lucide –, presque tendre – mais toujours objective – dans la décennie de l’insouciance permettra à tout lecteur n’ayant pas vécu la période, non seulement d’en apprendre davantage, mais encore de s’en imprégner. Ceux qui, pour le coup, auront connu le temps des yéyés ne pourront peut-être pas s’empêcher de verser une larme de nostalgie.
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