1940 se traduisit par la plus grave défaite de notre Histoire à ce jour. Et pourtant, malgré le désespoir de l’invasion, d’aucuns eurent le courage – la témérité – de refuser la reddition et entreprirent de défier le destin. Le Général De Gaulle sut incarner d’emblée cette tendance paradoxale qu’était la révolte, la subversion, au nom d’une certaine idée de la France et de la légalité. Ceux qui le rejoignirent furent en définitive fort peu nombreux, quelques dizaines de milliers d’hommes tout au plus, se revendiquant « Français libres ».
Paradoxalement, cette histoire là reste assez peu connue. La mémoire a surtout accordé ses faveurs à la Résistance intérieure, celle des réseaux clandestins traqués par la police allemande et les forces vichystes. Les Français libres, ces combattants de l’extérieur, furent en revanche, malgré quelques glorieux épisodes tels que Bir Hakeim, négligés tant par le souvenir populaire que par l’historiographie, si l’on excepte les remarquables travaux de ce témoin reconverti historien qu’est Jean-Louis Crémieux-Brillac. De sorte qu’à l’heure actuelle, on ne sait guère qui sont ces Français libres, quelles sont les motivations de leur engagement, de quels milieux proviennent-ils, et ce qu’ils sont devenus, ce qu’ils ont apporté à la France.
L’étude de Jean-François Muracciole se penche ainsi sur ces grands oubliés de l’Histoire de France contemporaine, non point tant sur leurs exploits que sur leur identité. Il s’agit en effet, pour cet historien, de définir ce qu’est un Français libre, et l’on réalise avec lui que ce mouvement a également compris dans ses rangs des individus dépourvus de la nationalité ou de la citoyenneté françaises. L’élément constitutif décisif de la qualité de « Français libre » semble ainsi résulter de la notion d’engagement volontaire, au profit de De Gaulle, contre l’Allemagne, contre Vichy, et ce dans une entreprise à vocation militaire tendant à la libération de la France. Ce qui ne signifie pas pour autant hostilité absolue envers le Maréchal Pétain, assimilé par certains Français libres à un vieillard manipulé ou bien encore un authentique Résistant (!) : l’essentiel est une absence totale de compromis envers l’occupant.
L’on conçoit donc que les origines de ces soldats soient variées, et que l’engagement résulte surtout de facilités d’accès géographique à l’Empire britannique. Le patriotisme paraît avoir constitué le facteur premier de cet engagement, de même que la contingence (tel antifasciste espagnol rejoindra la France libre pour échapper aux prisons franquistes), ou l’attirance exercée par la subversion gaulliste. Il est vrai que l’enquête menée par M. Muracciole nous livre quelques apports intéressants : les Français libres sont majoritairement des hommes, surtout issus de milieux aisés, orphelins ou rejetons de familles nombreuses, en toute hypothèse une incarnation des élites, au point qu’ils compteront davantage d’officiers qualifiés que de sous-officiers ou de mécaniciens ; ils ne sont pas si politisés que les apparences le donnent à croire, et n’accordent guère d’attention à la vie politique française, mal informés qu’ils sont, au demeurant, des événements internationaux et purement français ; le facteur religieux ne saurait révéler la moindre explication à leur volontariat, hormis chez les Juifs (encore que le racisme germano-vichyste constitue le motif principal dudit volontariat).
La vie de soldat de la France libre n’est pas non plus de tout repos. Toutes proportions gardées, les pertes restent élevées, particulièrement dans les forces navales et aériennes françaises libres (F.N.F.L. et F.A.F.L.). Les interventions militaires en Italie et en Europe occidentale, en 1943-1945, se révèlent de plus en plus sanglantes, et riches en désillusions sur les réalités d’une Libération trop souvent nourrie d’épurations incontrôlées. Il n’en demeure pas moins que les Français libres sauront se recycler après la guerre, sans nécessairement poursuivre de carrière militaire, et feront partie des élites de la France des Trente Glorieuses, un statut qui était certes prédisposé par leurs origines sociales, et ce sans renier le Général de Gaulle.
Ce remarquable travail de J.F. Muracciole, fondé sur quantité de pièces d’archives sans mépriser le témoignage (à l’instar d’autres historiens qui ne jurent, bizarrement, que par le document), se veut ainsi un premier effort tant historique que sociologique sur un phénomène militaire, politique et, disons-le, insurgé, de notre Histoire. Il nous aide à comprendre pourquoi, en définitive, ces porte-drapeau de l’honneur national n’ont finalement pas été révérés par la mémoire collective : leur guerre, à la différence des précédentes qui ont marqué les consciences, ils l’ont surtout mené outre-mer, et de telles aventures (à l’instar de la Guerre d’Indochine) ne sont pas de celles qui gardent leur empreinte sur le souvenir d’un pays ; en outre, le courage de leur engagement, qui n’est autre qu’un courage du départ, renvoie paradoxalement à l’absence de volonté des millions de leurs compatriotes qui, eux, sont restés au pays ; enfin, De Gaulle avait lui-même besoin de mythes populaires incarnant l’identité française, ce qu’autorisait l’image de Jean Moulin plus facilement que celle de cette armée de révoltés.