| www.histobiblio.com souhaite la bienvenue à tous nos visiteurs. | Suivre la vie du site  RSS
Accueil du site > Les livres > D’un après-guerre à l’autre. > Les Incorruptibles contre Al Capone

Les Incorruptibles contre Al Capone

Hélène Harter

L’histoire, on croit la connaître. Le cinéma (en particulier le superbe film de Brian De Palma), la télévision l’ont si bien popularisée qu’elle fait désormais partie des mythes collectifs. Il est vrai qu’elle a tout pour séduire un public en mal de repères et d’aventures. Qu’on en juge : au sein d’une mégapole industrielle corrompue par le crime, une poignée d’agents fédéraux combattront le Mal personnifié et parviendront à causer sa chute. Les Incorruptibles contre Al Capone, l’épopée tient à la fois du polar le plus échevelé et de l’ouvrage biblique. Mais qu’en a-t-il été, dans la réalité ? Où finit l’Histoire, où commence la légende ? Grâce à une historienne de la nouvelle génération universitaire spécialisée dans les questions nord-américaines, en l’occurrence Hélène Harter, déjà auteur d’un remarquable ouvrage sur l’impact de la Deuxième Guerre Mondiale sur la société urbaine américaine, le curieux pourra enfin avoir accès à une synthèse réussie de cet épisode si médiatisé de l’entre-deux-guerres.

Hélène Harter démarre son récit par un bain de sang, celui du 14 février 1929, dit « massacre de la Saint-Valentin » (et qui a fait l’objet d’un film de Roger Corman, L’Affaire Al Capone, avec Jason Robards dans le rôle de Capone), extermination minutée de l’état-major du gang de George « Bugs » Moran par Al Capone : l’opinion publique, choquée, réalise à quel point le crime est littéralement devenu un empire, et que Chicago, la grande ville américaine par excellence (à la différence de New York, peuplée d’immigrants), moteur du progrès économique, n’en est autre que la capitale.

L’Amérique des années vingt, c’est en effet celle, par delà le boom économique qui se volatilisera à Wall Street en octobre 1929, de la Prohibition : voté par le Congrès en janvier 1919, le XVIIIème amendement, résultat d’un intense lobbying des ligues « sèches », selon lesquelles l’alcool encourage le vice, l’exploitation et le crime, en interdit la production et la distribution – mais pas la consommation. Le 28 octobre de cette même année, la loi Volstead prohibe l’échange, la livraison, la fourniture la vente, l’importation ou la possession de boissons contenant plus de 0,5 % d’alcool.

Mais si cette nouvelle législation satisfait les puritains, il n’en est pas de même d’une large couche de la population, en particulier les foyers de l’immigration. Surtout, elle intervient alors que l’opinion est désireuse de profiter des acquis de la prospérité, après les horreurs de la Grande Guerre : être privé d’alcool, dans ces conditions, c’est se voir restreindre l’accès à une partie de plaisir. De fait, la Prohibition est inscrite dans les textes, mais ne conquiert ni les esprits, ni les cœurs. Les criminels et les trafiquants vont, dès lors, compte tenu de leur maîtrise de la clandestinité, s’emparer de cet immense marché, et accumuler les profits tout en passant pour de modernes « Robin des Bois » en lutte contre le pouvoir fédéral. Comme le montre Hélène Harter, Al Capone, jeune mafioso (il est né en 1899 en Italie), constitue à ce titre un modèle de "réussite" sociale, sachant se vendre aux médias tout en étendant son emprise sur Chicago par la violence la plus brutale.

Face à une telle menace, et devant la faillite des autorités locales, « pourries jusqu’à la moelle », l’Etat fédéral, garant de l’application de la loi Volstead, réagit – quoique un peu tard. Sous le mandat du Président Herbert Hoover, les autorités fédérales, incluant le Département du Trésor et le Bureau eu charge de la Prohibition, lancent une politique répressive dont l’objectif est de faire tomber Al Capone. A cet effet, une unité spéciale est mise sur pied, confiée à un agent expérimenté, Eliot Ness, à peine moins jeune que Capone. Pour échapper à la corruption, ses membres sont recrutés parmi les hommes les plus motivés des différents services de sécurité fédéraux, après enquête minutieuse sur leurs états de services et leur vie privée – mais le fait n’empêchera pas certains d’entre eux de succomber à la tentation, fait que tairont les hagiographes de Ness et son équipe, à commencer par Ness lui-même… La préférence est portée sur les célibataires, n’ayant aucune attache familiale dans la région de Chicago, pour prévenir toute tentative de chantage.

En définitive, cette unité se révèle des plus efficaces. Premièrement, parce que Ness inaugure une méthode d’investigation difficile, ingrate, mais ô combien dévastatrice : s’attaquer aux centres d’approvisionnement du trafic d’alcool, donc les distilleries clandestines, en organisant des filatures à partir des centres de distribution (la fameuse « filière des tonneaux », puisque le ravitaillement supposait l’usage de tonneaux). Deuxièmement, parce que malgré la discrétion qui s’impose, la presse finit par avoir vent de ce qui se trame, et finira par contrebalancer l’image de Capone en offrant au public une autre icône, bien plus pure celle-là, celle des « Incorruptibles ». Bref, Capone perdra, non sans mal, sur les deux terrains, celui de l’économie (la pression des Incorruptibles mettant considérablement à mal ses sources de revenus), et celui de l’image, sa popularité cédant vite le pas à la mise en avant de ces héros incarnant toutes les vertus américaines.

Mais la chute de Capone obéit à une stratégie fédérale autrement plus subtile, expose Hélène Harter. Les coups que lui portent Ness et son équipe en vertu de la loi Volstead permettent certes au Ministère public d’accumuler les preuves de nombreuses infractions mafieuses à la Prohibition, mais une action juridictionnelle reposant sur ce fondement juridique présente moins d’intérêt et davantage de risques qu’une autre option, fiscale celle-là : il se révèle que Capone ne déclare pas ses revenus, et qu’il peut être poursuivi pour fraude au fisc. Le poursuivre sur ce fondement évite d’avoir à impliquer le jury dans un débat politique sur la Prohibition, de plus en plus contestée, au point que sa disparition fait partie, au début des années trente, du domaine des probabilités, ce qui réduirait à néant l’effectivité d’une condamnation de Capone sur ce chef. Au terme d’un procès agité, mais dominé par la personnalité intègre du Président de la Cour, J.H. Wilkerson, qui n’accorde aucune facilité ni aucun répit à la défense, Capone est finalement condamné à 11 ans d’emprisonnement pour fraude fiscale.

Désormais, souligne Hélène Harter, Al Capone et son antithèse absolue, l’honnête, le wasp Eliot Ness (lui aussi fils d’immigrants, d’origine norvégienne cependant), cessent d’appartenir à l’Histoire. L’un comme l’autre étaient affamés de célébrité, et c’était bien leur seul trait commun, avec une grande intelligence : le mafioso, enfermé dans des prisons de haute sécurité, finira ravagé par la syphilis, décédant en 1947, tandis que le flic connaîtra échec sur échec, avant de sombrer dans l’alcool et de succomber en 1957 – à ceci près que Capone fera encore la Une des journaux, à la différence de Ness, dont le trépas passera inaperçu. C’est ce dernier, toutefois, qui prendra sa revanche, grâce à la renaissance de sa légende par le biais de la célèbre série télévisée où son rôle sera brillamment interprété par Robert Stack, en attendant Kevin Costner et Tom Amandes.

Le public, dont l’auteur de cette recension, ne connaissaient des Incorruptibles que ce que la télévision et le cinéma en avaient retenu. Grâce à Hélène Harter, la légende s’efface au profit de l’Histoire, laquelle se révèle finalement plus trépidante, plus belle aussi.Ce livre passionnant nous renvoie à une image indéniablement fascinante de l’Amérique, celle où son côté le plus obscur est aux prises avec ses valeurs les plus vertueuses.

Nicolas Bernard

- Pas de vente par correspondance, commander cet ouvrage sur Amazon.fr

Titre : Les Incorruptibles contre Al Capone
Auteur : Hélène Harter
Editeur : Larousse
Collection : L’Histoire comme un roman
Nombre de pages : 255
Publication : avril 2010
Prix : 18 €
ISBN : 978-2035833549

Répondre à cet article

Histobiblio.com - la bibliothèque de l'Histoire est un site proposé par l'association Historialis

Responsables légaux : Matthieu Boisdron, Renaud Meunier, Nicolas Pavillon

Suivre la vie du site RSS | Plan du site | Refonte par h3w.fr - services internet de proximité à prix libre