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Les Savants d’Hitler

Histoire d’un Pacte avec le Diable

John Cornwell

Des Panzer de plus en plus lourds et de mieux en mieux armés aux armes légères les plus performantes, des avions les plus rapides au premier moteur à réaction, des fusées aux sous-marins à grande autonomie, des codes Enigma aux recherches nucléaires, mais aussi des expériences médicales dans les camps de la mort au Zyklon B de sinistre mémoire, autant de produits de la science et de la technologie allemandes sous la férule de Hitler, autant d’armes qui ont permis à l’armée allemande de conquérir l’Europe, et de résister jusqu’au mois de mai 1945...

Ces réussites scientifiques ont une explication : les savants et ingénieurs allemands ont, dans l’ensemble, rallié le régime et ont œuvré pour lui, si l’on excepte les chercheurs de confession juive chassés du pays - sinon pire - et quelques rares opposants. Se pose ainsi la question de la responsabilité de la science dans les dérives du politique, problématique faisant ici l’objet de l’ouvrage de John Cornwell.

La science allemande, rappelle-t-il, a remporté d’éblouissants succès au plus fort de la Révolution industrielle, notamment dans ce qui deviendra l’industrie chimique. La Première Guerre Mondiale, en offrant à la recherche les moyens de ses ambitions mais à des fins militaires, mais aussi en contraignant les scientifiques allemandes à opter en faveur du nationalisme aux dépends de l’internationalisme, ouvre la boîte de Pandore, ce d’autant que la prolifération des théories de la supériorité des races, conséquence délétère du darwinisme, crée les bases d’une vision du monde intolérante et mortifère. L’eugénisme finit par s’insinuer dans certains courants, qui prévaudront sous le nazisme.

L’avènement de Hitler au pouvoir va ainsi consacrer de nombreuses inepties scientifiques, poursuit M. Cornwell, l’imbécillité profonde de Himmler favorisant l’émergence de plusieurs charlatans, adeptes de théories aussi délirantes les unes que les autres (la plus ahurissante d’entre elles étant celle voulant que la Terre soit une planète creuse). La science perd son indépendance, à deux titres : elle est instrumentalisée au service d’un projet d’expansion territorial d’une part, elle « s’adapte » à l’idéologie raciste du pouvoir. Aux côtés de scientifiques totalement inféodés au régime s’alignent de nombreux « compagnons de route », profiteurs et opportunistes, qui voient dans le nazisme une opportunité d’assouvir leurs ambitions.

A côté des expériences médicales, de la réduction des déportés en esclavage pour fabriquer des chars, des avions, des fusées, et des recherches sur le gaz toxique militaire, M. Cornwell consacre une part substantielle de son ouvrage à l’attitude, vis-à-vis du nazisme, de la communauté des chercheurs atomistes, et en particulier de l’énigmatique Werner Heisenberg. Ces derniers, en effet, sont au cœur d’une polémique aussi vieille que la Deuxième Guerre Mondiale elle-même : leur incapacité à offrir à Hitler l’arme nucléaire, malgré leur avance initiale (laquelle inquiètera beaucoup les Alliés), résulte-t-elle d’un échec intellectuel et de l’inaptitude du gouvernement national-socialiste à prendre au sérieux un tel projet, ou bien ont-ils sciemment saboté ce programme par esprit de résistance ? Un précédent ouvrage de Thomas Powers, paru chez Albin Michel en 1993, tranchait, et de manière convaincante, en faveur de la seconde hypothèse. John Cornwell réhabilite la première, faisant de Heisenberg un authentique « compagnon de route », incapable de comprendre la portée des recherches nucléaires, et au final de manière tout aussi persuasive. De quoi nourrir la controverse pour de nombreuses années.

Le livre de John Cornwell, en dépit d’une réelle tendance à sous-estimer l’intelligence des dirigeants nazis, et en tout premier lieu Hitler, constitue une remarquable approche de la science allemande sous l’époque nazie, généralisant son étude à toutes les branches de la recherche (physique, chimie, technologie). Le verdict est accablant : les scientifiques allemands ont tiré profit des persécutions antisémites et politiques, qui ont éliminé bien des rivaux, ainsi que du travail forcé et de la fourniture de cobayes humains, outre d’avoir contribué, par leur savoir-faire, aux crimes contre l’humanité et à la prolongation de la guerre. A tous égards, ils ont vendu leur âme au diable - mais ont su, dans leur ensemble, se recycler, aussi bien au sein des deux nouvelles Allemagne ayant succédé au IIIème Reich qu’à l’étranger, chez les vainqueurs. Le travail de M. Cornwell prouve, à tous égards, que la science ne saurait être neutre, et que des impératifs de carrière et de sensibilité politique peuvent toujours intervenir dans l’élaboration de théories scientifiques et leur mise en pratique.

Nicolas Bernard

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Titre : Les savants d’Hitler. Histoire d’un pacte avec le diable
Auteur : John Cornwell
Editeur : Editions Albin Michel
Nombre de pages : 512
Publication : novembre 2008
Prix : 24 €
ISBN : 978-2226189745

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