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Les armes et la chair

Trois objets de mort en 14-18

Stéphane Audoin-Rouzeau

Etudier l’Histoire suppose de s’appuyer sur un corpus de sources aussi vastes que possible. La recherche, l’analyse, font partie intégrante du métier d’historien, à partir des archives, des témoignages et, on l’oublie trop souvent, des objets – et tel est d’ailleurs l’essence de l’archéologie. Une fabrication humaine pourra, en effet, nous en apprendre beaucoup sur son créateur et son possesseur, le milieu dans lequel ils vivent, leur mentalité. C’est ainsi qu’Henry Bloomgarden a retracé la biographie du fusil utilisé par Lee Harvey Oswald pour assassiner John F. Kennedy (The Gun, Grossman Publishers, N.Y., 1975), mettant en lumière le rapport trouble entre la civilisation américaine et les armes à feu…

Stéphane Audoin-Rouzeau, historien émérite spécialisé dans l’étude de la violence en temps de guerre (principalement la Première Guerre Mondiale), s’est, pour sa part, intéressé à trois objets particuliers, conservés à l’Historial de Péronne : un éclat d’obus, une dague de tranchée, une maquette représentant une attaque par gaz toxiques subie en 1915. L’obus, c’est la guerre industrielle, anonyme. Fabriqué en masse, il déresponsabilise l’artilleur, qui ne voit pas sur qui il tire, tout en fauchant ou mutilant sa victime. La dague, dont l’existence seule aide à se faire une idée de certaines pratiques en usage dans les unités, c’est la guerre ramenée à l’échelle de l’individu, la sauvagerie du corps à corps, l’ennemi que l’on tue et que l’on peut voir mourir. La maquette, elle, souligne un trauma encore plus profond, lié aux nuages toxiques propagés par l’ennemi – c’est la mort à la fois moderne et brutale, qui s’insinue au lieu de frapper, qui se répand au lieu de sectionner.

Ces trois objets illustrent peut-être moins la guerre que son legs mémoriel. L’obus reste le symbole de la guerre totale, celle de l’artillerie produite par les grandes usines d’armement. Les combats à l’arme blanche, en revanche, ont été souvent marginalisés, car révélateurs de la barbarie individuelle des soldats. Le concept d’attaque au gaz, pour sa part, a durablement marqué notre mémoire, alors qu’elles n’ont tué et blessé « que » 3 % des victimes du Front de l’Ouest (496.000 morts et blessés par gaz au total) : la terreur que le gaz inspirait parmi les soldats semble avoir notamment reposé sur le fait qu’il tue ou blesse sans avoir à percer la peau à l’inverse d’un obus, d’une balle, d’un poignard.

L’étude de M. Audoin-Rouzeau lui permet d’en tirer quelques leçons, et notamment la nécessité, pour un historien, de regarder la réalité en face, dans toute son horreur serait-on tenté de dire, lorsqu’il s’agit de relater des faits de guerre, qui touchent à la mort, à la blessure, au deuil. L’objet, à ce titre, permet de contribuer à rendre l’étude d’un conflit sa pleine dimension, ce que ne peut réussir la seule lecture des témoignages et des archives.

Nicolas Bernard

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Titre : Les armes et la chair. Trois objets de mort en 14-18
Auteurs : Stéphane Audoin-Rouzeau
Editeur : Editions Armand Colin
Collection : Le fait guerrier
Nombre de pages : 176
Publication : novembre 2009
Prix : 19,50 €
ISBN : 978-200353650

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