La Wehrmacht a longtemps bénéficié d’une aura d’irréprochabilité. Elle se serait contentée d’être une armée de professionnels n’ayant rien, ou si peu, à voir avec le régime nazi et les S.S. Des mémoires pro domo des généraux allemands après la guerre au cinéma hollywoodien (voir à ce titre, par exemple, Les canons de Navaronne !), l’armée allemande nous a été dépeinte comme ayant échappé à la corruption du nazisme, un ensemble de patriotes héroïques n’ayant rien su des atrocités du gouvernement national-socialiste, tout en résistant farouchement à l’armée soviétique. Or, ce portrait est précisément faux. Non seulement la Wehrmacht a été l’un des piliers du nazisme, mais encore elle a largement participé aux meurtres de masse découlant de la politique criminelle de Hitler et ses séides.
L’historien allemand Wolfram Wette, l’un des meilleurs spécialistes des aspects militaires du IIIème Reich outre-Rhin, fait ici le point sur l’état de l’historiographie internationale (en 2002, date de parution de l’ouvrage en version originale). Il rappelle tout d’abord à quel point la Wehrmacht a été réceptive aux fantasmes de haine et de conquête du Führer, étant elle-même rongée par le racisme anti-slave, l’antisémitisme, la fascination de la guerre, et une réelle ambition impérialiste terriblement frustrée par la défaite de 1918. L’armée allemande a également contribué, voire participé, à la mise en œuvre de politiques répressives et génocidaires, de manière particulièrement poussée en Europe de l’Est et dans les territoires soviétiques occupés à la suite de l’opération Barbarossa, notamment dans la mise à mort par la famine et par le froid de millions de prisonniers de guerre soviétiques. L’ampleur et le détail de l’implication de la Wehrmacht dans la « Solution finale » restent encore à évaluer, selon M. Wette, mais pas le principe même de cette complicité.
L’historien allemand s’attache également à analyser l’attitude du corps des officiers et de la troupe, au regard des recherches récentes. Les premiers ont dans l’ensemble obéi sans discuter aux directives hitlériennes, le dictateur nazi sachant s’attirer leur soutien en leur distribuant honneurs et richesses. Les seconds, intégrés dans une communauté où la discipline devait être le maître mot, se sont laissés entraîner, de plus en plus, dans la spirale du crime, du pillage au viol et au meurtre, dans la mesure où, à l’Est du moins, la barbarie a été pleinement autorisée. Rares ont été les justes, même si Wolfram Wette leur consacre plusieurs pages, tout en posant également la question délicate de la désertion (qui n’a pas été considérée comme un facteur de résistance au nazisme), et du complot du 20 juillet 1944 (les conjurés, sans être tous et totalement insensibles à la rhétorique nazie, ont été longtemps villipendés).
Wolfram Wette rappelle en outre les origines - sidérantes - de la légende d’une « Wehrmacht propre ». La défaite de 1945, et surtout les procès de l’après-guerre, auraient logiquement du discréditer l’armée, en tant que soutien du régime et de sa politique de crimes et de conquêtes. C’est l’inverse qui se produira, grâce aux Américains, et à l’amnésie nationale des Allemagne de l’Ouest et de l’Est. Les Etats-Unis ont fini par apprécier ces officiers si potentiellement utiles du fait de leur expérience du combat avec l’Armée rouge, et les ont laissés organiser eux-mêmes leurs défense juridique et réhabilitation historique, notamment en leur donnant accès à la documentation nazie qu’ils avaient saisis, quitte à leur permettre de se débarrasser des pièces les plus compromettantes ! Le peuple allemand, assommé par le désastre de 1945, scindé en deux, n’était pas davantage prêt à remettre en cause l’un des éléments clefs de sa vie politique et sociale depuis plusieurs décennies, et tenait davantage à succomber aux délices de l’amnésie sélective.
En d’autres termes, Wolfram Wette se livre en l’occurrence à une analyse accablante, mais parfaitement étayée puisque nourrie de quarante années de travaux universitaires, de la manière dont une armée a perdu, et son âme, et son honneur (ce dernier étant, il est vrai, initialement discutable tant le racisme et l’impérialisme avaient force de loi avant l’arrivée de Hitler au pouvoir) tout en réussissant le tour de force de prétendre par la suite le contraire, au point d’être crue tant en Allemagne qu’à l’étranger. Il faut se féliciter de la parution en français de cet ouvrage remarquable, et espérer que d’autres travaux outre-Rhin, tels ceux des historiens Dieter Pohl, Christian Gerlach, Felix Römer, Gerd Ueberschär, Christian Streit, etc., soient également rendus accessibles au public français.
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