L’Europe du XXe siècle a été fortement imprégnée du phénomène totalitaire, à savoir l’émergence, la consolidation et la mort de dictatures radicalement nouvelles par leur idéologie, par leur forme, par leur criminalité même. Leur disparition - provisoire ? - a été lourde d’interrogations sur leur nature véritable. Leurs variétés (racisme, communisme, dirigeants) devaient-elles ainsi prévaloir sur leurs logiques communes ? Tel est l’objet de l’ouvrage collectif supervisé par le sulfureux historien Stéphane Courtois, ancien membre du comité de rédaction du Livre noir du Communisme, et ici auteur d’une nouvelle préface pour ce recueil de contributions.
Le livre conclut une tétralogie consacrée au totalitarisme. Le premier volume, Quand tombe la nuit. Origines et émergence des régimes totalitaires en Europe 1900-1934 (Editions de l’Âge d’Homme, 2002) traitait des racines intellectuelles et politiques, et de la prise du pouvoir des mouvements radicaux, bolcheviques en Russie, fascistes en Italie, nazis en Allemagne. Le deuxième, Une si longue nuit. L’apogée des régimes totalitaires en Europe 1935-1953 (Editions du Rocher, 2003), étudiait les mécanismes de gouvernement et d’élimination des oppositions de ces Etats, jusqu’à la mort de Mussolini, Hitler et Staline. Le troisième volume enfin, Le jour se lève. L’héritage du totalitarisme en Europe 1953-2005, s’interrogeait sur la permanence de concepts totalitaires dans les idéologies actuelles, ainsi que sur le legs des régimes nazi et stalinien sur la mentalité de leurs successeurs.
Le dernier volume répond, pour sa part, à une volonté d’unification de ces concepts, déjà plus qu’effleurée dans les précédentes parties. Encore convient-il de distinguer la préface réalisée par Stéphane Courtois, soucieux de ramener les différentes contributions dans un contexte global, de ces contributions elles-mêmes, lesquelles mettent plutôt l’accent sur les spécificités de chaque régime étudié. Selon Stéphane Courtois, se dégagent quatre types de logique inhérente à ces Etats. La première, la logique idéologique, repose par delà les divergences théoriques (racisme, socialisme, nationalisme), sur une volonté de transformation radicale de la société, au nom du peuple dont on se revendique le porte-parole, ou le prophète, ce qui autorise la commission en son nom de toutes les atrocités. En ce sens, pareil fantasme semblerait bien découler du choc révolutionnaire de 1789 - mais c’était oublier que la Révolution elle-même s’était fracassée, le 9 Thermidor An II, sur l’écueil des réalités (Patrice Gueniffey, « Logiques de l’ennemi et de la Terreur sous la Révolution française »). Il semble en tous cas que les radicaux communistes n’aient retenu de la pensée humaniste du révolutionnaire Gracchus Babeuf, si souvent cité, que ce qu’ils voulaient bien retenir - mais Babeuf n’en proposait pas moins d’assurer le bonheur des peuples grâce à une transformation radicale de la société, laquelle supposait la prise du pouvoir d’un nouveau régime vertueux (Yolène Dilas-Rocherieux, « Gracchus Babeuf, figure emblématique du communisme moderne »). Peut-être aurait-il été nécessaire, à ce stade, d’inclure une étude sur le mythe de la Révolution dans l’imaginaire révolutionnaire des XIXe et XXe siècle, tant il est vrai que Marx, Lénine et leurs thuriféraires ont plutôt fait appel à une image « idéalisée » de cet événement.
Reste que l’idéologie totalitaire revendique la captation totale du pouvoir, au nom du bonheur d’une collectivité : Jakob L. Talmon a bien montré les liens qui se tissaient entre le totalitarisme et la démocratie, dont il serait une forme pervertie, car c’est au nom du plus grand nombre, voire de tous, que les dictateurs prétendent agir (Bernard Bruneteau, « Une logique « démocratique » pour le totalitarisme ? Retour sur le paradigme de Jakob L. Talmon »). Cette mise en pratique de la pensée totalitaire se traduit systématiquement par un éloignement marqué avec le réel (Uwe Backes, « La pensée totalitaire »), dimension irrationnelle désastreuse sur le plan économique (François Bafoil, « Logiques d’action économique et formes de la domination communiste : une interprétation des catégories wébériennes »), délire pourtant assuré par des mécanismes, eux, absolument rationnels, donnée remarquable chez le régime mussolinien (Emilio Gentile, « L’usage rationnel de l’irrationnel : le rôle du Duce et l’organisation de masse dans l’expérience totalitaire fasciste ») et le régime national-socialiste (Horst Möller, « Les « rationalités » dans l’action de Hitler ») : « viol des foules », propagande martelée, police politique, apparence légale... A noter que Horst Möller, après avoir brillamment décrit la rationalité et le pragmatisme d’Adolf Hitler, sombre dans le travers de moult historiens (en particulier Ian Kershaw) dès qu’il s’agit d’évoquer le rôle du Führer dans la Deuxième Guerre Mondiale, rôle pourtant décisif à la compréhension du personnage, et expédié en quelques lignes d’un classicisme paresseux et déprimant reprenant à son compte l’inepte théorie de « l’autodestruction » du dictateur, conduit à la fuite en avant par sa mégalomanie, alors que les « erreurs » reprochées s’avèrent des décisions là encore adoptées rationnellement, au regard d’un certain contexte. Plus convaincante, à cet égard, est l’étude de Stéphane Courtois consacrée à l’idéologie léniniste, qui adapte le marxisme à la Russie pour autoriser un groupe d’hommes à prendre le pouvoir pour le bien d’un prolétariat à la maturité douteuse (« Lénine et l’invention du totalitarisme »). Mais Leszek Kolakowski a bien montré, pour sa part, que si le totalitarisme pouvait probablement découler de l’œuvre même de Karl Marx, il n’en était pas pour autant la résultante inévitable (Jacques Dewitte, « Du Paradis rêvé de l’humanité réconciliée à l’enfer du socialisme réel. Sur la filiation Marx-Lénine-Staline selon Leszek Kolakowski »), ce qui tempère l’analyse « systématique » à laquelle se livre Stéphane Courtois dans sa préface.
Deuxième concept commun aux totalitarismes : la logique de guerre civile ? Certes, la pensée léniniste lui accorde une grande place et certes, la guerre civile russe a été initiée par les bolcheviques, car la guerre civile permet de fonder la violence étatique et de liquider, d’emblée, des adversaires identifiés sinon identifiables. Est-ce à dire que cette logique a prévalu ailleurs ? L’Allemagne a vu les nazis s’emparer du pouvoir de manière légale, quoique le NSDAP ait revendiqué la nécessité du maintien de l’ordre face aux communistes. Jean-François Fayet montre bien que le mouvement communiste allemand était profondément divisé sur la question, et que les tentatives d’insurrection ouvrières ont en réalité été surtout chapeautées par Moscou au nom du principe de la Révolution mondiale (« Logique communiste de guerre civile en Allemagne 1917-1923). En Grèce, la guerre civile déclenchée par la Résistance communiste dès 1944 découle de facteurs locaux (pour ses débuts) et internationaux (pour sa consécration), et moins d’une idéologie propre au succès d’un tel concept (Nikos Marantzidis, « La logique communiste dans la guerre civile grecque 1943-1949 »). Reste qu’une telle ambiance de « guerre civile » semble avoir été considérablement redoutée en Italie au lendemain de la Grande Guerre, expliquant le soutien apporté par les autorités aux forces fascistes de « maintien de l’ordre », facilitant l’absorption de l’Etat par Mussolini (Eric Vial, « L’Italie des lendemains de la Première Guerre mondiale : des logiques pour une guerre civile ? »). Quant à l’Espagne, la prolifération des idéologies radicales, aussi bien à gauche qu’à droite, généra une escalade des tensions menant à un climat insurrectionnel et à la conspiration militaire de juillet 1936. La guerre civile permettra à Franco d’épurer en profondeur les milieux politiques espagnols, assurant la survie de son système jusqu’à sa mort en 1975. Entre-temps, le parti communiste espagnol avait aseptisé sa logique révolutionnaire pour mettre l’accent sur la « réconciliation nationale »...
La guerre civile ayant favorisé l’émergence de la violence, celle-ci est récupérée, instrumentalisée, devient violence d’Etat, devient Terreur. Dès la prise du pouvoir bolchevique, la Russie socialiste se dote d’un organe répressif spécifique, la police secrète, aidée des camps de travail pour la rééducation, et autorisant le développement économique par le recours à une main d’œuvre bon marché constituée des déportés (Francine Dominique Liechtenhan, « Inventer la logique répressive totalitaire : adapter, innover, détruire »). Cette amorce d’un système terroriste découle sur une planification totale de la répression, permettant l’élimination par déportation ou méthodes plus radicales de plusieurs millions de personnes pour épurer la société (Nicolas Werth, « Les logiques de l’ingénierie sociale stalinienne : de l’utopie au crime de masse »). Est-ce à dire que la famine a été utilisée en tant qu’arme de « maintien de l’ordre » ? Etienne Thévenin (« Les logiques à l’œuvre dans les famines soviétiques : l’exemple de l’Ukraine ») y répond par l’affirmative, mais aurait sans doute du consolider et affiner son argumentation. Il n’en demeure pas moins que les régimes communistes ont tenté, effectivement, de contrôler tous les aspects de la vie sociale : tel était l’objet de la mission confiée à la redoutée STASI est-allemande, qui a su se mettre au service du pouvoir de Berlin-Est au lieu de tenter d’en devenir le maître (Patrick Moreau, « Bouclier et épée : fonctions et place de la police politique en RDA »), police dont les méthodes ont été remises au goût du jour par le film La vie des autres. En ce qui concerne les autres régimes, deux seulement sont consacrés à l’Allemagne et à l’Italie : le premier, de Wolfram Pyta, rappelle le degré d’implication du peuple allemand dans la « Solution finale », Hitler ayant réussi à diluer les responsabilités administratives sans faire appel à une planification génocidaire de type stalinien, mais en jouant sur son pouvoir charismatique et une communication étroite avec ses agents dont l’utilité se révélait à un instant donnée ; le second, de Marie-Anne Matard-Bonucci, démontre que l’introduction de l’antisémitisme légal dans l’Italie mussolinienne ne doit rien à une courbette diplomatique à l’égard de l’Allemagne, mais résulte d’une nécessité d’apporter une plus grande cohérence à l’idéologie fasciste.
Dernière logique, celle des nouvelles élites totalitaires. A nouveau régime, hommes nouveaux ? Oui et non. Le Comité central du parti communiste se professionnalise et resserre ses effectifs dans les années vingt, laissant la place à des hommes inféodés à Staline (Pavel Chinsky, « La logique de réorganisation de l’appareil du Comité central du Parti bolchevique en 1924-1925 »). Une étude pénétrante nous révèle les coulisses de l’élaboration d’une propagande, d’un esthétisme même, chez les Soviétiques, préparant le culte de la personnalité de Staline et ses émanations telles que le stakhanovisme (Christophe Barthélémy, « Les logiques de la propagande stalinienne : de l’Agit-prop à la représentation du paradis totalitaire »). Mais si les communistes mettent davantage l’accent sur l’épuration extérieure et intérieure (« Andrzej Paczkowski, « Les élites communistes en Pologne : vieux camarades et hommes nouveaux 1944-1956 »), les nazis, pour leur part, manipulent et parviennent à cohabiter avec les élites traditionnelles, tout en assurant la promotion de nouveaux dirigeants, tels que l’incarnation parfaite de l’idéal aryen et de la Terreur nazie, Reinhard Heydrich, et en rééduquant la jeunesse (Hartmut Mehringer, « La « couche dirigeante » du IIIe Reich : nouveaux cadres ou anciennes élites ? »). En ce sens, les communistes affichent une plus grande cohérence dans l’élaboration de l’homme nouveau, et notamment l’homme tel qu’idéalisé par le Parti, en URSS comme à l’étranger, et notamment en France (« Sylvain Boulouque, « Et l’acier fut trempé : la fabrication du cadre communiste dans le PC/SFIC des années 1930 »), où l’impact totalitaire soviétique a laissé des traces (Romain Ducoulombier, « Régénérer le socialisme : ascétisme révolutionnaire et totalitarisme dans le communisme français d’entre-deux-guerres »).
Bref, voici là un ouvrage profondément ambitieux et pertinent, mais dont il conviendrait de retenir la diversité des régimes et des partis étudiés plutôt que d’en retenir des logiques communes qui ne tiennent parfois guère compte des réalités locales et de la conjoncture. Par ailleurs, il serait vain de nier que l’accent a essentiellement été ici mis sur le totalitarisme communiste (en témoigne d’ailleurs la couverture du livre) : en dépit des excellentes études susmentionnées, les régimes nazi et fasciste font figures de parents pauvres de ce colloque, ce qui amoindrit la recherche d’une perspective comparative. Les racines intellectuelles du IIIe Reich ne sont pas traitées, pas plus que celles du fascisme italien. Stéphane Courtois, dans sa préface, insiste davantage sur les points communs que sur les divergences, marquantes, entre fascisme et communisme, le premier cohabitant plus facilement avec les élites traditionnelles que le second, le premier mettant l’accent sur la race ou la Nation tandis que le second revendique l’universalité. Plus grave, la gestion économique nazie et fasciste n’est pas traitée, au contraire de la planification communiste. Reste que, par delà ces lacunes, les études de ce colloque ne peuvent échapper au lecteur soucieux de comprendre les faits du « terrible XXe siècle ».
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