La Solution finale : qui savait quoi ? La question n’a pas fini de hanter les débats entourant la Deuxième Guerre Mondiale. Cette douloureuse problématique, illustrée par la non-intervention des Anglo-Américains et des Soviétiques pour contrer le projet d’extermination des Juifs par les nazis, repose sur deux interrogations : quel était le degré de connaissance des Alliés s’agissant du génocide ? à supposer qu’ils en aient connu l’essentiel, pourquoi une telle négligence de leur part quant à l’aide à apporter aux Juifs ? A la lumière des récents déclassements d’archives, David Bankier et d’autres historiens ont entrepris d’apporter plusieurs explications complémentaires à la controverse, en concentrant leurs recherches sur les services secrets alliés et nazis, et les révélations historiques en découlant.
Il en ressort que les services de renseignements anglo-américains purent regrouper de très nombreuses informations sur la Shoah, et à partir de sources extrêmement variées (et notamment l’enregistrement des conversations entre prisonniers de guerre allemands - voir l’excellent Norman Goda, « Confessions sincères : services secrets alliés, prisonniers allemands, crimes nazis » - ou encore les messages codés des services d’Adolf Eichmann - lire Stephen Tyas, « Adolf Eichmann : nouvelles informations issues de l’espionnage des signaux par les Britanniques »), mais ne surent apprécier l’importance capitale de l’événement (Richard Breitman, « Les services de renseignements et la Shoah »). Il est vrai que la diffusion d’une telle information rencontra de nombreux obstacles bureaucratiques (Robert Hanyok, « Comment les renseignements Ultra et Magic sur la Shoah furent diffusés aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre Mondiale »). Par ailleurs, les tentatives de sauvetage de Juifs de Hongrie, en 1944, avaient été manipulées par les S.S., lesquels auraient réussi à infiltrer des organismes juifs, quelle que soit la sincérité de ces derniers (Shlomo Aronson, « L’O.S.S. X-2 et les tentatives de sauvetage pendant la Shoah » ; Tuvia Friling, « Istanbul 1942-1945 : les réseaux Kollek-Avriel et Berman-Ofner »).
Même échec chez les services d’espionnage militaire français, qui collectèrent peu de renseignements - moins que les Affaires étrangères ! - sur le sujet (Sébastien Laurent, « Les services secrets militaires français et le génocide 1940-1945 : omission, aveuglement ou échec ? »), ou le Vatican, dont les aptitudes au regroupement d’informations ont été démesurément grossies par une littérature sensationnaliste (David Alvarez, « Le meilleur service de renseignement d’Europe ? Les renseignements du Vatican et la Solution finale »). Reste l’inconnue soviétique, dont les archives restent à exploiter, et pourraient révéler de fascinantes trouvailles (Piotr Wrobel, « Une Rezidentura du N.K.V.D. dans le ghetto de Varsovie 1941-1944 » ; Peter Black, « Les auxiliaires de police de l’opération Reinhard : faire la lumière sur le camp de Trawniki grâce à des documents provenant de l’autre côté du rideau de fer »). En face, les services de renseignements nazis, tels que le S.D., cherchaient davantage à surveiller les pays occupés qu’à infiltrer l’étranger (Katrin Paehler, « Les services secrets extérieurs dans un nouveau paradigme : l’Amt VI de l’Office central de la Sécurité du Reich »), et étaient en ce sens prisonnier d’une vision idéologique du monde, comme le prouva la manière dont l’un des chefs des Einsatzgruppen et hiérarque de la S.S., Otto Ohlendorf, tenta de monnayer ses propres secrets aux Alliés, sans éviter ni le procès, ni la corde (Hilary Earl, « Avouer ses crimes ou comment échapper à la potence ? Une analyse des rapports des services secrets britanniques et américains sur les activités du S.S.-Einsazgruppenführer Otto Ohlendorf, mai-décembre 1945).
S’il est difficile d’en déduire, déjà, une synthèse, c’est qu’il s’agit là d’un travail pionnier, exploitant de très récentes divulgations de « secrets officiels ». Outre de s’intégrer avec pertinence au débat sur l’inaction alliée quant à l’extermination, ces documents apportent également de nombreuses informations sur le processus décisionnel nazi ayant abouti au crime absolu, et sur la manière dont il a été perpétré. Cet ouvrage collectif est, en tout état de cause, une brillante illustration des difficultés que peuvent rencontrer les services d’espionnage dans l’exercice de leurs fonctions. Le fait que l’une des informations les plus capitales du conflit leur ait, dans l’ensemble, échappé, constitue à n’en pas douter l’un des plus graves échecs de cette discrète profession.
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