A tout jamais, ce sont les traits de Loulou qui viendront de l’esprit lorsqu’il sera question de l’actrice Louise Brooks. Qui, mieux qu’elle, aura mieux su incarner ce fantasme de la femme enfant, assoiffée de vie mais parfaitement immature, beauté fatale capable de mettre tous les hommes à ses pieds (Marilyn Monroe, ou Audrey Hepburn, peut-être) ? Le film de Pabst, La boîte de Pandore, s’achevait au moins par la restauration de l’équilibre : le seul homme dans les bras desquels Loulou, réduite à faire le trottoir, semblait vouloir se réfugier en toute sincérité était précisément le seul qui allait se montrer plus que réticent à son charme : Jack l’Eventreur himself !
Louise Brooks est donc restée dans l’Histoire sous le nom de Loulou. Et on ne peut que le regretter, car hormis la beauté physique, les deux personnages n’ont guère en commun. Loulou est frivole, Louise Brooks est responsable. Loulou fait souffrir les hommes, Louise Brooks aura le cœur brisé. Loulou n’a aucun sens des réalités, Louise Brooks réalisera très vite les implications de la machine hollywoodienne et aura le courage de s’en éloigner. Le sens de l’humour de Loulou se limite à un rire d’enfant, Louise Brooks vit dans l’élaboré. C’est que Loulou est une charmante idiote : Louise Brooks, elle, est une bombe sexuelle autant qu’intellectuelle, qui a davantage faim de livres et de culture générale que de gloire cinématographique.
Deux personnes dichotomiques, donc. Comment le sait-on, d’ailleurs ? Louise Brooks a eu l’occasion de parler d’elle, et de livrer quelques textes d’une lucidité rare sur le monde du cinéma. La collection Texto des éditions Tallandier a eu l’heureuse idée de nous offrir ce recueil initialement paru aux Etats-Unis trente ans auparavant. L’on y découvre les origines de cette jeune fille du Kansas qui fait preuve d’un talent inné pour la danse, et se lancera à New York, où s’amorcera sa carrière dans le cinéma muet puis parlant. Louise Brooks aborde un univers impitoyable, celui des producteurs véreux, de la presse à scandales, des acteurs névrosés (son analyse du jeu d’Humphrey Bogart est un modèle du genre). C’est le réalisateur allemand Georg W. Pabst qui lui apportera la consécration et son image de Loulou, même si cette œuvre sera méprisée par la critique pendant un quart de siècle. Destruction d’acteurs ou d’actrices, soif du profit qui l’emporte sur l’amour de l’art - et même, en définitive... le profit lui-même -, Louise Brooks nous dépeint l’envers du décor de la « machine à rêves », sans pour autant dénier qu’elle a accepté, en définitive, de croquer la pomme. Elle saura toutefois partir en exil, de son plein gré, pour échapper au funeste sort d’autres artistes mal employés.
Loulou à Hollywood est un livre à la fois drôle et amer, pertinent et ironique, qui dénote à tout le moins une immense capacité, chez Louise Brooks, à prendre du recul sur ce qui a été sa jeunesse dans un monde fascinant et sordide.
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