Du Président américain Lyndon Baines Johnson (LBJ), la mémoire collective n’a retenu que les circonstances de sa prise du pouvoir à Dallas le 22 novembre 1963, et l’escalade militaire au Vietnam. Loin de se réduire à ces clichés, la belle biographie que lui consacre Jacques Portes restitue la vie de ce chef d’Etat méconnu dans son contexte propre au XXe siècle américain.
De fait, se dégage le portrait d’un homme incontestablement animé d’un projet politique pour l’Amérique : vaincre la pauvreté, comme Roosevelt a vaincu l’affreuse Dépression des années trente. L’indéniable soif de pouvoir de ce Texan parti de pas grand-chose s’accompagnait d’une véritable tentative de résoudre les contradictions mêmes de la société américaine, à savoir la ségrégation d’une part, les inégalités sociales d’autre part. Mais - et c’est là que se révèle le côté obscur du personnage - ce formidable projet résultera d’un apprentissage politique propice à toutes les manipulations, à toutes les tricheries, à tous les reniements et à toutes les trahisons.
La carrière politique de Johnson, qui court du Texas à Washington, est riche d’incidents électoraux et de manœuvres tactiques de bas étage. Mais il a compris que, pour mieux imposer ses vues à long terme, il doit composer avec le court et moyen terme, donc abandonner ses idéaux rooseveltiens dans les années quarante, et rallier les conservateurs ainsi que les riches bailleurs de fonds des milieux industriels, financiers et pétroliers, pour mieux leur arracher un pouvoir d’autant plus légitime et incontestable qu’il reposera sur le suffrage universel.
En ce sens, Johnson est bel et bien un « animal politique », préférant la négociation pas à pas et en coulisses aux beaux discours fracassants dont Kennedy était l’adepte. Il savait être élu, flattant aussi bien le congressman que l’homme du peuple, et maîtriser les mille et une combinaisons du jeu parlementaire. C’est ainsi que son rôle dans la réélection de Roosevelt, en 1940, sera décisif, lui seul étant parvenu à fédérer le parti démocrate. C’est encore ce redoutable talent qui lui permettra de faire voter les lois promises par JFK, et notamment le texte de 1964 mettant fin à la ségrégation. Le « politicien pourri » devait ainsi laisser la place à un Président menant de front des réformes dignes de son ancien modèle Roosevelt. Mais le destin en décidera autrement.
Car autant l’homme s’est fait une certaine idée des Etats-Unis sur le plan intérieur, autant il n’a pas cette capacité visionnaire que ressentaient Roosevelt, Truman, Kennedy ou Nixon vis-à-vis des relations extérieures. Il n’a pas de véritable politique pour l’Europe, et les poussées indépendantistes de la France ne le gênent guère. Il ne s’engagera jamais dans un bras de fer avec De Gaulle, du moins tant qu’il ne considèrera pas que le Général a dépassé les bornes. Et si les relations avec l’URSS ne sont pas au beau fixe, elles n’en sont pas pour autant synonymes d’un affrontement systématique. Il saura également faire preuve de lucidité vis-à-vis des crises du Moyen-Orient, et notamment des causes et conséquences de la Guerre des Six Jours (1967).
Mais c’est le Vietnam qui constitue, à n’en pas douter, sa plus lourde croix. Il ne s’y est certes pas engagé tambour battant. Johnson a longuement hésité, pour des motifs électoraux mais aussi financiers. Le conflit était prévu pour être limité, afin d’éviter une nouvelle intervention militaire chinoise, ce d’autant que Pékin possédait l’arme nucléaire depuis 1964. Toutefois, l’insuccès de la contre-guérilla, l’incurie du régime sud-vietnamien, et l’impopularité croissante de cette guerre lointaine menée au nom de l’anticommunisme vont torpiller les frêles espoirs de victoire de la Maison-Blanche. Le coût économique de l’escalade militaire nuira ainsi au développement de la « Grande Société », tandis que les mouvements de droits civiques perdront prise sur la plupart de leurs membres. Se met parallèlement en place une contestation aussi radicale que médiatisée. Les violences urbaines les plus spectaculaires, en particulier dans les quartiers noirs défavorisés, se multiplieront après l’abolition de la ségrégation. Johnson abandonne la partie en 1968, lorsqu’il annonce qu’il ne se représentera pas à l’élection présidentielle - décision qui surprendra tous ses collaborateurs.
Johnson, indéniablement, a peiné à faire oublier le beau, le jeune, le brillant John Kennedy. Il aurait pu être l’auteur de cette belle phrase de son successeur, Richard Nixon : « En regardant Kennedy, les Américains se voient tels qu’ils voudraient être. En me regardant, ils se voient tels qu’ils sont. » Certaines rumeurs ne lui prêtent-ils pas un rôle majeur dans son assassinat ? Jacques Ports ne s’y attarde guère, en dépit de l’existence d’un certain nombre de faits troublants, et notamment la découverte sur les lieux d’où Oswald a ouvert le feu d’une empreinte attribuée à un individu connu pour être un homme de main de LBJ, et s’étant déjà par le passé rendu coupable de meurtres.
La vie privée de l’homme est elle-même laborieuse. Perpétuel insatisfait, rongé par l’angoisse, victime d’un immense complexe d’infériorité, Johnson peut tour à tour se montrer odieux et chaleureux, vulgaire et plaisantin, égoïste et passionné, travailleur acharné et dépressif occasionnel. Il ira jusqu’à rudoyer ses collaborateurs, et même son épouse, la fidèle Lady Bird, maintes fois négligée, parfois trompée, avant que, usé par son terrible mandat présidentiel, il ne sorte transformé par son retrait de la vie politique, rédemption qui le conduira à acquérir une certaine sagesse, outre de se réconcilier avec sa famille et - peut-être - avec lui-même.
Tel est le Johnson que nous décrit Jacques Portes : un homme pétri de contradictions, qui a promis tout et son contraire et, comme le souligne astucieusement l’historien, fait inévitablement penser à un certain Jacques Chirac, autre grand animal politique aux mandats électoraux mitigés, aussi angoissé intérieurement que simpliste extérieurement. Bref, Jacques Portes nous offre ici une formidable leçon sur le pouvoir, ses artifices et sa réalité, ses apports et sa corruption, sa grandeur et sa bassesse.
Pas de vente par correspondance, commander cet ouvrage sur Amazon.fr![]()