La figure de Mao revêt un grand pouvoir de fascination dans le monde. Les prodigieuses fêtes commémoratives de son 90e anniversaire, orchestrées en 1983, ont donné la mesure de ce que le pouvoir chinois entendait garder de son héritage : les prémices de l’épopée révolutionnaire, les combats contre le Kuomintang, la Longue Marche, la résistance contre les Japonais, mais ni le désastre du Grand Bond en avant ni bien sûr la révolution culturelle ne furent cités dans le flot d’éloges. Or, aux yeux de Jung Chang, l’œuvre du « Grand Timonier » n’est qu’une longue trame de mystifications et de crimes sordides. Avec l’aide d’un historien anglais, Jon Halliday, elle entend renverser la statue du « tyran » chinois. La lente ouverture des archives historiques du parti communiste chinois et la connaissance des riches archives moscovites de l’Internationale communiste encouragent un tel dessin. Nourrie de ces sources et de nombreux témoignages inédits, cette biographie se lit comme un réquisitoire implacable et un précis de philosophie politique digne de Machiavel.
Le culte de la personnalité dont Mao jouit dans son pays et même en Chine fut sans précédent. François Mitterrand avait cru percevoir en lui un « humaniste », Valéry Giscard d’Estaing un « phare de la pensée humaine », quand le journaliste Edgar Snow le présentait sous les traits d’un héros romantique. Selon Jung Chang, Mao ne méritait pas tant d’éloges ! Le communiste chinois Peng Pai avait, bien avant lui, prôné une révolution paysanne. Par ailleurs, dès son enquête sur le Hunan, Mao avait vanté les charmes de la violence et de la terreur, dont il sut jouer lors d’une répression sanglante dans le Jiangxi à l’aube des années 1930. Contrairement à Staline, il n’éprouva jamais qu’une foi tiède : le communisme avait pour lui le seul attrait de servir son immense ambition. Jung Chang prend en effet un certain plaisir à moissonner toutes les citations prouvant que le « grand défenseur des paysans » se moquait du sort tragique des campagnes et méprisait le peuple chinois. Elle lui dénie même l’audace d’un authentique révolutionnaire et les talents d’un stratège politique. Ce « champion de l’intrigue » devait son incroyable succès à sa rouerie naturelle, qui lui permit de sacrifier sans aucun remord nombre de fidèles pour s’emparer du Parti communiste chinois.
Toutes les fables de la conquête du pouvoir subissent une critique pointilleuse : différents épisodes de la Longue Marche ne furent que légendes, comme le franchissement héroïque d’une passerelle suspendue à Luding, sur le terrible fleuve Dadu. Hélas, le feu de la passion égare Jung Chang quand elle évoque la torpeur des communistes face à l’agression nipponne. Parvenu au sommet, Mao put façonner la Chine de ses rêves. Le « Grand Bond en avant » engendra la plus affreuse famine de l’Histoire, tandis que s’épanouissait le laogaï. Pour briser une opposition timide, Mao mobilisa la jeunesse contre le parti et plongea la Chine dans un abîme de barbarie qu’il nomma la « grande révolution culturelle et prolétarienne ». Les comptes macabres et le récit des horreurs maoïstes noient un peu les facettes originales de la biographie, notamment sa remarquable peinture des relations sino-soviétiques. Bien pis : Jung Chang sombre parfois dans l’outrance manichéenne et néglige tout ce que sa thèse ne peut admettre. Les anathèmes lancés contre le tyran mégalomaniaque éclipsent ainsi la transformation de la Chine féodale en une puissance moderne, comme les contradictions multiples de la société chinoise. N’en déplaise aux nostalgiques, ce féroce portrait a de grandes chances de laisser une empreinte dans l’historiographie de la Chine communiste.
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