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Marie de Médicis

La Reine dévoilée

Jean-François Dubost

"Balourde" : c’est le terme - ou l’image - qui vient aussitôt à l’esprit à la simple évocation du nom de Marie de Médicis. Infortunée Reine de France ! Elle ne dégage pas le soufre sensuel d’Aliénor ou de Margot. Elle n’évoque pas la souffrance vertueuse de Marie Leczinska. Son destin n’a pas la contradiction tragique affectant Marie-Antoinette. Et la mémoire collective, si elle n’apprécie guère - à tort - Catherine de Médicis, reconnaît au moins à cette dernière une grande intelligence politique. Intellectuellement limitée, physiquement un peu enveloppée, Marie de Médicis est, depuis 400 ans, accablée de tous les maux. Ayant succédé à l’un de nos monarques les plus populaires trop mais tôt disparu, on lui reproche d’avoir un peu facilité son assassinat (au pire), et d’avoir liquidé son héritage (au mieux), engageant la France dans une inepte politique extérieure, sans éviter au pays d’avoir à souffrir de troubles politiques, ce sous l’influence de pervers ambitieux, étrangers de surcroît, les Concini. Par bonheur, Louis XIII et Richelieu auraient réussi à l’arrêter avant que les dégâts ne deviennent irréparables...

Etonnant portrait, appelé à une postérité d’autant plus longue qu’il a souvent reposé sur une pointe de xénophobie, ciblant les origines italiennes de cette souveraine et de son entourage, et de misogynie, en particulier dans un pays où la loi salique avait, en matière de gouvernance monarchique, valeur de Loi fondamentale. Il était peut-être temps d’en retracer une biographie d’ordre historique, de manière à accoucher d’une vision un peu plus équilibrée de cette personnalité controversée, ayant eu à évoluer dans un contexte où le rôle des femmes en politique était strictement encadré, et face à des circonstances aussi exceptionnelles que celles de l’assassinat du Roi d’un pays encore traumatisé par les Guerres de Religion. Jean-François Dubost, Professeur d’Histoire à l’Université Paris XII, s’est donc lancé dans cette entreprise difficile, à partir d’un immense matériau archivistique, en partie inexploré ou mal exploité. Le résultat s’avère finalement plus favorable à Marie de Médicis que ne le voudrait sa légende noire, sans pour autant sombrer dans l’hagiographie - dont procède le travail biographique, comme le rappelle malicieusement l’auteur dans une belle introduction sur la spécificité de ce type d’études.

Tout d’abord, Marie de Médicis, de par son mariage avec Henri IV, a constitué un indéniable facteur de stabilité, au cours de la première décennie du XVIIème siècle. Catholique, elle rassure l’opinion majoritaire des aristocrates et de la population, après des décennies d’affrontements religieux. Florentine, elle est accompagnée d’une riche dot et facilite l’apaisement diplomatique avec l’Espagne. Femme, elle garantit la continuité de la dynastie des Bourbons en offrant au Roi des héritiers légitimes. Henri IV, en outre, conscient de ses propres faiblesses physiques, sait qu’elle pourra être amenée à exercer la régence, et l’invite à assister à l’exercice du pouvoir, lui enseignant les spécificités religieuses et politiques de « l’exception française ». Non seulement Marie de Médicis apprend et retient, mais encore elle assume avec talent le patronage de la Cour, y perpétuant notamment la promotion des arts. Bref, Marie de Médicis, quoique abondamment trompée par son coureur de mari, parvient à incarner la Reine de France conformément à ce statut défini siècle après siècle, avec cette particularité d’être clairement associée, les effigies de l’époque (notamment monétaires) en témoignent, à l’image du pouvoir royal.

De sorte que la Régence consécutive à l’assassinat du Roi, en mai 1610, meurtre dans lequel elle n’a absolument pas trempé, s’instaure sans réelle difficulté. Contrairement à une autre légende, elle aussi dissipée par Jean-François Dubost, la Régence ne se traduit pas par une rupture avec la politique henricienne : les ministres du Roi sont confirmés dans leurs prérogatives, la Reine maintient la tolérance envers les Protestants conformément à l’Edit de Nantes, ne remet pas en cause le mercantilisme. Mais elle est une femme au pouvoir, et sa légitimité, quoique solide, n’est pas celle d’Henri IV. Marie s’inscrit dans un conservatisme politique cherchant à maintenir la paix extérieure et la stabilité intérieure : d’où la détente avec l’Espagne, d’où la nécessaire prise en compte des aspirations de l’aristocratie, ce qui n’empêche pas les troubles, notamment suscités par le Prince de Condé. Dans cette logique, la démission d’un Sully dès 1611, longtemps reprochée à Marie de Médicis alors qu’il n’y avait entre eux aucune mésentente, se comprend aisément : les réformes administratives ne peuvent plus être menées par un pouvoir exécutif indiscutablement fragilisé, tandis que le plus fameux ministre d’Henri IV ne s’entend décidément pas avec les Grands, dont Marie recherche le soutien. Dans le même temps, en effet, la Régente développe assidûment sa clientèle politique, jeu dans lequel elle s’était déjà rendue maîtresse avant la mort de son auguste époux.

Jean-François Dubost revient ensuite sur le couple maudit des Concini, qui aurait par trop influencé la Reine pour mieux s’adjuger les richesses du pays. En réalité, l’influence de ce ménage effectivement peu populaire, tant pour des raisons sociales (ce sont des parvenus méprisés par les aristocrates) que nationales (ils viennent d’Italie), ne devient effective qu’en 1616, au moment où la Reine, sur leurs conseils, envisage un tournant politique radicalement absolutiste, de manière à renforcer l’autorité royale, initiative qui sera mise en échec dès l’année suivante par un Louis XIII désireux de se dégager de l’excessive tutelle maternelle, sous l’influence de son propre favori, le Duc de Luynes. Marie de Médicis est écartée de la direction du royaume, mais n’en reste pas moins une personnalité avec qui, de par son réseau de relations, il faut compter.

Pour se maintenir au pouvoir, elle se pose en représentante des aspirations – multiples et contradictoires – des aristocrates. De manière conforter son assise, elle se sert des arts et mettre ainsi son image en valeur, commandant notamment à Rubens une galerie de toiles représentant sa vie (et négligeant quelque peu celle de l’ex-Dauphin, à dessein) à grand renfort d’allégories mythologiques. Marie de Médicis devient ainsi Minerve, incarnant la femme de pouvoir, pacifiant la France et restaurant sa grandeur. N’y aurait-il pas là contradiction avec son statut de mandataire des Grands, lesquels n’avaient d’ailleurs que fort mal goûté l’épisode Concini ? Marie aura tenté de concilier l’inconciliable, dans un pays où la notion de « femme politique » ne percera pas avant des siècles, les femmes étant, d’un point de vue institutionnel, juridiquement incapables en vertu d’une vision également mythologique de la loi salique : l’hommage à Minerve se veut une réplique à une telle vision de la femme, dans le cadre d’une entreprise de réhabilitation institutionnelle du sexe dit « faible », mais concrètement, Marie de Médicis ne peut que s’appuyer sur un parti d’ailleurs hétéroclite et hétérogène hostile par définition à une lecture aussi implicitement absolutiste de la monarchie.

C’est pourquoi Marie de Médicis parvient-elle à conserver son influence dans les années 1620, le nouvel « homme fort » du régime, Richelieu (l’un de ses propres clients) devant lui rendre des comptes, ce jusqu’à la fameuse « Journée des Dupes » des 10 et 11 novembre 1630, qui consacre définitivement la rupture entre ces deux personnalités, et entre deux conceptions du gouvernement royal. Richelieu, principal ministre, procède enfin du Roi et de lui seul, et peut entamer une politique résolument absolutiste. Marie de Médicis est définitivement exilée, et malgré tous ses efforts, ne parviendra pas à regagner le terrain perdu, avant de mourir en 1642. Ses funérailles, en France, sont dépourvues de pompe : sans doute faut-il y voir l’intention, non de Richelieu (qui tenait au contraire à ce que l’inhumation requière la magnificence due toute Reine), mais de Louis XIII, et moins par mesquinerie que par désir, chez lui, de faire preuve de dépouillement très chrétien – après tout, ses instructions quant à son propre enterrement n’étaient pas autres.

En toute hypothèse, Jean-François Dubost ne cherche pas à prendre la défense de Marie de Médicis. En ce sens, cette somme, qui reste passionnante, de par son sujet, de par son style d’écriture aussi, ne peut être assimilée à une réhabilitation. Sans contester les travers de son sujet d’étude, l’historien français l’expose pour ce qu’elle est : une femme de pouvoir du XVIIème siècle, immergée dans la transition monarchique vers l’absolutisme, dans le passage d’une représentation allégorique du monde à celui d’une appréhension analytique de ses structures. Marie de Médicis, en ce sens, n’était pas dépourvue d’intelligence, ni même d’un sens de la vision politique, même si elle a manqué de sens tactique. Simplement, face à un Richelieu, elle était déjà dépassée.

Nicolas Bernard

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Titre : Marie de Médicis. La Reine dévoilée
Auteur : Jean-François Dubost
Editeur : Editions Payot
Nombre de pages : 1039
Publication : avril 2009
Prix : 30 €
ISBN : 978-2228903936

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