Lorsqu’un historien décide de consacrer son prochain ouvrage à sa propre vie, le résultat ne peut manquer d’intéresser. Raul Hilberg, Daniel Cordier, Jean-Jacques Becker, et tant d’autres, se sont ainsi lancés dans cet exercice qui implique un retour sur soi pas nécessairement agréable. On peut supposer que Léon Poliakov (décédé en 1997) n’a pas réalisé ce travail sans se heurter à d’amers souvenirs. Pourtant, ses Mémoires, rédigés avec un beau sens de l’humour et de l’autodérision, et réédités dans une version étayée par la maison Jacques Grancher, se révèlent un témoignage essentiel de l’histoire des Juifs de France au XXème siècle, outre de nous livrer les étapes de la patiente prise de conscience historiographique et mémorielle du génocide juif.
L’on assiste à l’enfance de Poliakov, qui passe les premières années de sa vie dans la Russie des Tsars, avant de s’établir en France dans les années vingt. Notre homme s’intéresse très tôt au monde qui l’entoure, résidant dans l’Allemagne de Weimar, avant de se lancer dans le journalisme, de manière à donner l’alerte devant la montée du péril hitlérien. L’Occupation fait également l’objet d’une description conséquente, qui nous révèle à quel point la vie des Juifs sous l’oppression germano-vichyste était un calvaire, qui l’obligera à plonger dans la clandestinité. "Le Juif se trouve enrôlé quasi-automatiquement dans la vie clandestine, puisque braver les lois, entrer dans l’illégalité est pour lui la meilleure manière de survivre."
Cette expérience de l’antisémitisme ne restera pas sans suite. Poliakov assiste le Ministère public français au procès de Nuremberg en sa qualité de chef du service de recherches du Centre de documentation juive contemporaine, et sa connaissance de la langue allemande lui offre d’avoir accès aux archives nazies, pour les traduire. Léon Poliakov, toute sa vie, essaiera de comprendre les origines d’un tel mal, et les chapitres suivants le montrent, entre deux évocations ironiques de ses rapports tourmentés avec les femmes ou certains intellectuels, tenter de poser les premiers jalons d’une histoire de la haine judéophobe. L’on découvrira que ses premiers travaux, tels que Le Bréviaire de la Haine, paru chez Calmann-Lévy en 1951, n’ont pas soulevé, d’emblée, un immense intérêt, malgré leur évidente qualité. Comme Raul Hilberg, Léon Poliakov a du batailler pour s’imposer, et construire pas à pas une œuvre entièrement dédiée à une tentative d’explication de l’antisémitisme, des origines à nos jours.
Les Mémoires de Poliakov ont été initialement éditées en 1980 sous le titre L’Auberge des Musiciens. Ce titre rendait hommage au lieu où s’est caché Poliakov, dans sa jeunesse, pour échapper aux persécutions germano-vichystes. Cette réédition, qui reprend le titre plus sobre de Mémoires, a été enrichie de nombreuses annexes, et en particulier plusieurs documents issus de la correspondance que cet historien a entretenu avec d’autres de ses confrères et historiens prestigieux, de François Mauriac au regretté Jules Isaac.
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