L’Angleterre a donné deux monarques restés à jamais impopulaires : Jean sans Terre et Richard III. Le second, dont le règne se révèle cependant extrêmement court (1483-1485), a inspiré à la fois Thomas More et William Shakespeare, lesquels l’ont dépeint sous les traits d’un nabot laid et difforme, fourbe et sournois, si assoiffé de sang qu’il sombra dans la démence paranoïaque et massacra presque toute sa famille. Lui est notamment imputé le crime absolu, en l’occurrence le meurtre des deux enfants de son défunt frère Edouard VI, parce qu’ils risquaient de faire obstacle à sa prise du pouvoir. Par bonheur, il fut vaincu par une juste et sainte rébellion menée par le futur Henri VII, lequel instaura la dynastie des Tudor.
Ce portrait maléfique, toutefois, a connu de sérieuses retouches depuis deux siècles. Il se fondait sans doute par trop sur des racontars de bas étage pour être crédible, même si le mythe l’a emporté dans la mémoire collective britannique. Au XVIIIe siècle pourtant, Horace Walpole démontrait que la plupart des atrocités dont on chargeait Richard III lui avaient été attribuées un peu vite, et sans la moindre preuve - ni même la moindre logique. Plus récemment, l’écrivain Josephine Tey, dans son excellent polar historique La fille du temps, soutenait avec force persuasion que Richard avait été en réalité diffamé depuis six siècles, et qu’il avait en vérité été l’un des meilleurs dirigeants de l’Histoire insulaire. Le meurtre des enfants d’Edouard, notamment, ne répondait à aucune nécessité pratique, puisque ces derniers avaient été déclarés bâtards précédemment - et, effectivement, ils l’étaient - ce qui leur interdisait, au trépas de leur père, tout accès au trône, à l’inverse de leur oncle Richard...
A l’heure actuelle, la controverse est donc très vive en Grande-Bretagne, où historiens et chercheurs bataillent sur les qualités de ce Roi davantage méconnu que sulfureux. C’est pourquoi l’ouvrage de l’historienne française Sophie Cassagnes-Brouquet permet-il d’y voir plus clair, et de faire le point, dans un style alerte, sur les données de la polémique, les points acquis comme les spéculations. Elle rappelle avec pertinence que le règne de Richard s’inscrit dans une période de violences issues de la guerre civile ayant ravagé l’Angleterre depuis plusieurs décennies. De fait, les mises à mort, et les trahisons, n’étaient effectivement pas rares, Richard n’ayant pas agi si différemment que ses prédécesseurs - même s’il saurait faire preuve de davantage de subtilité et de manipulation, autrement dit de doigté, pour neutraliser ses ennemis, sans doute pour mieux restaurer la paix civile qu’en faisant couler le sang. L’historienne insiste également sur la sincérité de la foi de Richard, qui s’attacha à régner en « Roi très chrétien », ce qui le faisait réfléchir à une croisade contre les Turcs, lesquels s’étaient emparés de Constantinople trente ans auparavant.
Bref, Richard était un politicien d’une grande intelligence, et donc extrêmement ambitieux outre d’être capable de fourberie, mais peut-être sincèrement convaincu qu’il lui appartenait de ramener l’ordre, une bonne fois pour toutes, dans un pays dévasté par la guerre civile. A-t-il tout de même fait exécuter les enfants d’Edouard ? Rien n’est absolument certain en cette affaire, mais Sophie Cassagnes-Brouquet souligne qu’il demeure le suspect le plus crédible. C’est sous son règne, en effet, que se répandent les rumeurs sur leur mort à la Tour de Londres, outre qu’à la différence de beaucoup d’autres suspects Richard avait à la fois le mobile (déclarer bâtards ces enfants ne suffisait pas à les délégitimer en pratique) et les moyens (le personnel de la Tour étant à sa botte). Il n’en demeure pas moins que bien des questions se posent, et qu’une analyse des ossements retrouvés à la Tour de Londres au XVIIe siècle et attribués aux enfants d’Edouard pourrait éventuellement aboutir de classer le dossier.
En d’autres termes, ramené à son contexte, Richard n’est certes pas digne de sa légende noire. Mais il a eu le malheur de perdre la partie contre une énième révolte nobiliaire - celle de trop - et son successeur Henri VII, qui a gagné sa couronne sur le champ de bataille, s’empressera de salir sa mémoire, tout en se lançant dans une épuration bien plus sanglante que la totalité des actes répréhensibles prêtés à son prédécesseur. Thomas More et Shakespeare prendront le relais, contribuant à pérenniser le portrait du tyran bossu et presque nihiliste.
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