L’intervention napoléonienne en Espagne, en 1808, fut l’une des pires erreurs de calcul commises par l’Empereur des Français. Ses projets de satelliser la péninsule ibérique aboutirent à une sanglante guerre de guérilla portée par tout un peuple contre l’envahisseur. Aux affrontements avec un corps expéditionnaire britannique dirigé par un certain Duc de Wellington maîtrisant à merveille l’art de la défensive, et sachant en période offensive profiter de chaque erreur commise par ses adversaires, s’ajouta la « petite guerre », celle des bandes, des partisans, de l’embuscade et de la torture, du combat de rues et du massacre des prisonniers, du poignard contre la baïonnette. 110.000 soldats de la Grande Armée (dont 44 généraux) laissèrent leur vie dans cette funeste aventure que Napoléon imaginait être une promenade militaire. A tel point que ce slogan désespéré avait fleuri sur les murs espagnols : « Espagne. Fortune des généraux. Ruine des officiers. Mort du soldat ».
Pour nous retracer cette « folie espagnole », François Malye, grand reporter au Point, a choisi de l’illustrer par huit destins de « chefs » ayant fait leurs armes sur place. Le premier, le général Junot, qui parvint à s’emparer de Lisbonne en 1807, cherchait là-bas son bâton de Maréchal : il en revint dément. Le deuxième, le général Pierre Dupont, poursuivait le même objectif - las ! il entra dans l’Histoire en capitulant en rase campagne face à l’armée espagnole, le 22 juillet 1808 à Bailén, livrant 17.000 hommes à l’ennemi, lequel les promettait à une terrible captivité... Le troisième n’est autre que Joseph Bonaparte, dont l’auteur nous rappelle que, sans être compétent à son poste de Roi (traduction napoléonienne du terme « préfet »), il n’était pas aussi fantoche que la légende le dépeint. Sa marge de manœuvre était considérablement restreinte par son ombrageux et impérial frère, ainsi que par ses propres officiers.
Décidément, l’Espagne ne portait chance à personne - excepté Napoléon, qui y mena en 1808 une brillante guerre-éclair anticipant le revirement diplomatique autrichien. Masséna lui-même, le quatrième personnage de l’exposé de M. Malye (peut-être trop sévère sur ce point), n’échappe pas à cette malédiction. Lui qui devait expulser Wellington de la péninsule, il se heurta à l’ingénieuse résistance de ce dernier, s’enlisa au Portugal, et au final seule sa retraite fut brillamment conduite. Au moins Masséna, l’un des officiers les plus profiteurs de la Grande Armée, sut-il se servir au passage... A tel point qu’il avait été surnommé « l’enfant pourri de la victoire ».
De toute évidence, seuls des fous pouvaient survivre en Espagne. Tel était le cas du général Fournier, excentrique au possible, et dont la vie inspira un célèbre roman de Joseph Conrad, Le Duel (transposé au cinéma par Ridley Scott sous le titre Les Duellistes). Il ne se sublimait que dans le combat, et put porter de sévères coups à la guérilla, outre de renverser des situations apparemment sans issue - au point de récolter le surnom révélateur d’« El Demonio ». Encore plus dangereux pour les guérilléros espagnols, le sixième personnage du livre, le général Hugo - père de l’écrivain - mena une lutte sauvage et impitoyable contre le redoutable « Empecinado », insaisissable chef de bande. Hugo ne manquait pas d’expérience : il avait fait la guerre de Vendée et pendu le célèbre partisan calabrais Michele Pezza, dit « Fra Diavolo », en 1806. Les leçons de la Guerre d’Espagne ne furent en tous les cas pas perdues pour tout le monde, puisqu’un certain officier qui s’y couvrit de gloire, Thomas Bugeaud, reprit à son compte en Algérie les méthodes que son supérieur, le Maréchal Suchet - seul Maréchal français à avoir atteint dans la péninsule un haut degré d’efficacité, à la fois en écrasant la guérilla, en repoussant les Britanniques, et en se conciliant la population - initia en Aragon.
Huitième et dernier personnage de la liste, le si controversé Maréchal Soult, dont le parcours espagnol suscita d’âpres polémiques non encore éteintes aujourd’hui. Brillant soldat, mais férocement ambitieux, il pilla le pays et acquit notamment une formidable collection de toiles de maîtres. Il ne fut jamais capable de coordonner ses offensives avec les autres Maréchaux, tous rivaux au demeurant. Succomba-t-il lui aussi à la « folie espagnole », voulut-il se faire Roi du Portugal ? Jean Malye fait le point, produisant d’ailleurs en annexe de son ouvrage une circulaire du général Ricard émise au printemps 1809 qui tend à établir les ambitions monarchistes de Soult, et qui du moins créa le malaise parmi les officiers français.
Huit portraits, donc, pour huit facettes de la Guerre d’Espagne : le Roi sans pouvoir (Joseph Bonaparte) et le Maréchal qui voulut être Roi (Soult), le général fou (Junot) et le général dépressif (Dupont), le Maréchal qui perdit sa réputation militaire (Masséna) et l’officier qui se la forgea (Bugeaud), le général de l’excès (Fournier) et celui de la mesure (Hugo), ces deux derniers affrontant à leur manière la même guérilla. De ces tableaux s’en dégage un autre, en arrière plan, celui d’un Empereur manifestement dépassé par la situation mais réticent à s’y risquer, comme vis-à-vis de la Vendée quinze ans plus tôt, du temps où il n’était encore qu’un général de la Révolution. Indéniablement, cette guerre fut une suite d’occasions politiques et militaires manquées. Le Haut Commandement français, en Espagne, sut parfois, au niveau local, remporter des succès militaires, mais ses désunions aboutirent à de colossales erreurs stratégiques. D’une manière ou d’une autre, les cerveaux de la Grande Armée « avaient perdu la tête ». Wellington et les insurgés espagnols surent en tirer parti.
Documenté, rigoureux, vivant, pourvu de pertinentes annexes, l’ouvrage de François Malye brosse une fresque audacieuse et originale de cette « sale guerre », qui préfigurait les futures guerres de libération, en attendant l’Indochine, l’Algérie, l’Irak. Ou comment l’anecdotique acquiert ici valeur de symbole.
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