Début septembre 1914. Le gouvernement français, inquiet par la retraite de son armée face aux coups de boutoir du « plan Schlieffen », fait appel en pleine nuit à une voyante bien connue de l’élite parisienne, Mme Fraya. Elle rassure nos chefs : non, dit-elle, les Allemands ne prendront pas Paris, elle les a vus reculer en rêve. Avant de prendre congé, elle voit passer « sur le visage de ces hommes - dont la plupart étaient des mécréants notoires - une espèce de détente, de soulagement ». Effectivement, Mme Fraya avait raison - pour une fois ! Les Allemands seront vaincus sur la Marne. Mais contrairement à la totalité des prédictions de l’époque, la guerre ne prendra, hélas, pas fin pour Noël.
L’anecdote en dit long sur l’impact de l’irrationnel sur l’opinion publique. Avec la Grande Guerre s’observe un déferlement de prophéties, toutes aussi ineptes les unes que les autres, témoignant de la défaite rapide des armées du Reich, du trépas imminent de Guillaume II, assimilé à l’Antéchrist - car les délires apocalyptiques et millénaristes connaissent une véritable inflation à la même époque - et de la grandeur de la France, vainqueur indiscutable car appuyée par Dieu, ou bénéficiant d’une conjoncture astrale favorable grâce à l’entrée de Jupiter dans le trigone de Mars. Pourtant, les tables ont tourné, les esprits ont frappé, les cartes ont parlé : aucune prédiction réalisée au cours du premier conflit mondial ne s’est réalisée. Ainsi que le rappelle avec malice Jean-Yves Le Naour, pas un voyant n’a été capable de prédire l’explosion de 1914. Pire encore, précise-t-il, la littérature d’anticipation, à forte connotation nationaliste, puisque monopolisée par les extrémistes et les militaires, n’a pas été en mesure de sortir du dogme de la guerre rapide et - évidemment - victorieuse, outre d’entretenir l’hostilité franco-allemande. Malgré la contre-offensive rationaliste, le succès des médiums et des mouvements spiritistes ne se démentira toutefois pas, et l’on y reviendra, avec les mêmes inexactitudes, lors de la Deuxième Guerre Mondiale.
L’ouvrage, souvent très drôle, de l’historien Jean-Yves Le Naour, met en lumière cet extraordinaire succès du surnaturel dans l’appréhension de la réalité. Pour ridicules que soient les prophéties, elles n’en révèlent pas moins un fait qui ne l’est précisément pas : une lourde inquiétude de la population vis-à-vis de la guerre. Alors que les soldats se munissent de grigris, lisent des prières à jeun avant midi, les civils, à l’arrière, noient leur angoisse dans l’appel aux esprits ou la lecture des annonces astrologiques. En tout état de cause, un phénomène aussi massif mérite une étude attentive, dans la mesure où il offre la possibilité de mieux saisir l’état des mentalités et des cultures d’une époque de fer et de feu. « Les contemporains se raccrochent alors à tout ce qui est susceptible de les protéger et de les rassurer, quitte à demander à la religion ce qu’elle n’est pas en mesure de leur offrir, à la détourner vers des voies surnaturelles et magiques pour que le courroux divin les épargne, eux et leur nation. » De son côté, « la voyance est toujours extrêmement conformiste, servile et reflète les représentations du plus grand nombre. Les devins ne font en effet rien d’autre qu’épouser les attentes populaires sur lesquelles tout leur commerce repose, c’est pourquoi on n’en rencontre jamais s’opposant au sens commun : l’incompréhension et le mécontentement feraient fuir la clientèle, qui serait peut-être même tentée de réserver un mauvais sort à l’extralucide défaillant. »
Ce que démontre cet ouvrage, c’est que même dans notre ère de rationalisme ses antithèses irrationnelles sont loin d’avoir disparu, prêtes à reparaître « au rythme des contextes angoissants sur lesquels elles prospèrent ». La peur, l’inquiétude rognent l’esprit critique, accentuent la sensibilité au surnaturel. « La voyance en temps de guerre sert aussi à cela, à réconforter les individus sur la préservation de leurs proches et à reformuler les attentes collectives pour mieux les garantir par les puissances e la magie. Peu importe les leçons de l’histoire et la faillite continue de l’art prophétique, la raison défaille plus souvent qu’à son tour en temps de crise. La peur prend le dessus et, comme pour la fausse nouvelle, chacun ressent l’impérieux besoin d’entendre autrui confirmer sa pensée. »
Ce rôle de stabilisation sociale du surnaturel est ainsi finement analysé par M. Le Naour, dont l’ouvrage devrait ouvrir la voie à une étude plus poussée des mécanismes culturels et psychologiques d’une période donnée, y compris même les plus délirants. Une chose est sûre, et pas besoin d’être voyant pour s’en apercevoir : les médiums ont encore de beaux jours devant eux !
Pas de vente par correspondance, commander cet ouvrage sur Amazon.fr![]()