L’idée d’écrire une nouvelle histoire impériale, dans la succession d’Adolphe Thiers et de Louis Madelin, semblait un pari audacieux, c’est pourtant à cette tâche titanesque que s’attelle Thierry Lentz depuis la publication du premier tome de sa tétralogie, Napoléon et la conquête de l’Europe, qui lui-même s’emparait du fil d’Ariane tendu par le Grand Consulat tant célébré par la critique. A l’image des précédents, ce volume se lit comme un roman, un genre dont il ne garde toutefois que l’aisance. Toute tradition étant critique par nature, l’auteur entend bien élever son degré d’exigence au-dessus des eaux ou des marécages de l’histoire romanesque, qui faisait déjà son miel de l’épopée au temps de l’Empereur. S’il lui arrive de s’éloigner un peu de l’écriture universitaire, que les mauvaises langues disent volontiers grisâtre, il n’oublie jamais les sains principes de la méthodologie historienne que reflète un long cortège de notes infrapaginales, une bibliographie pléthorique, une lecture attentive des sources, ainsi que le désir manifeste de renouveler une histoire longtemps prisonnière des passions.
L’œuvre abrite peut-être pour seul défaut le versant de l’une de ses qualités : est-elle vraiment cette révolution copernicienne dans l’historiographie impériale que suggère son élan ? Elle est plus redevable aux grands monuments du passé qu’elle ne veut bien l’admettre. Pour atténuer dans l’instant la rigueur de ce point de vue, il est bon de souligner que l’histoire de la France et de l’Europe impériale attendait une synthèse ambitieuse que l’historien nous livre avec une érudition qui confine parfois à l’exhaustivité. De la part de celui qui avait naguère insisté sur les contradictions et les déboires de la diplomatie napoléonienne, enfermée dans la gangue des principes de la Révolution française, une nouvelle histoire de l’Europe tricolore était une chance pour approfondir les causes d’un naufrage aussi prévisible que le dénouement d’une antique tragédie grecque. Ce n’est pas de la même manière que réagissent les différentes parties du Grand Empire aux impulsions de Paris. Certaines s’accommodent de la tutelle française et n’éprouvent aucune réticence à embrasser la bannière du vainqueur, quand d’autres se hérissent de résistances telles que le fragile édifice napoléonien, rongé par l’absence de légitimité, y trouve enfin son tombeau. Sans même le savoir, l’Empereur, par l’idéologie des nationalités que partout il essaime sur son chemin, sape les fondements de l’universalité de la culture française mise à l’honneur par le Grand Siècle.
Napoléon se révèle incapable de nouer une alliance solide, si ce n’est avec le minuscule duché de Saxe qu’il ceint de la couronne royale. Il était commun jadis d’attribuer ce dramatique isolement à la perfidie anglaise, mais il apparaît, sous la plume de Thierry Lentz, que les revirements de l’impériale volonté comptent pour beaucoup dans le déclin et la chute de son château de cartes. De même Napoléon est-il moins victime du tempérament revêche de la famille Bonaparte qu’obnubilé par le soin de satisfaire d’abord les besoins de la France en guerre, aux dépens des royaumes frères. Sa diplomatie ressemble ainsi à une fuite éperdue, une quête insatiable de domination : « Enivré de succès et aveuglé par son orgueil, il finit par rejeter tout avis qui contrariait ses vues » ; les mots sonnent juste. La Révolution expirante avait certes enchaîné son successeur à la guerre européenne, mais celui-ci ne fut pas innocent de sa poursuite.
Si le portrait impérial n’avait retenu que ces traits sévères, il se fût apparenté au fameux condottiere blâmé par Hyppolite Taine à la fin du XIXe siècle. Par bonheur, il a la sagesse de le nuancer à l’aune de la politique intérieure menée par Napoléon. Le maître dote la France d’une législation uniforme et d’une administration tentaculaire, répondant au désir de l’opinion publique lasse de l’anarchie révolutionnaire. Durant les premières années de son règne, il se tient même à l’écart de la tentation autocratique. Il acclimate enfin les valeurs de la Révolution à l’esprit français. Hélas, la guerre dévore les hommes et les prélèvements ; les réquisitions nouvelles font le lit de la « tyrannie ». La conclusion tombe avec le tranchant d’une lame : l’épisode napoléonien montre combien sont vaines les tentatives hégémoniques esquissées par la contrainte d’un homme seul, si génial soit-il. N’est-il pas coutume de dire que « tout empire périra » ?
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