| www.histobiblio.com souhaite la bienvenue à tous nos visiteurs. | Suivre la vie du site  RSS

Obéir/désobéir

Les mutineries de 1917 en perspective

Sous la direction d’André Loez & Nicolas Mariot

Printemps 1917. Après l’échec calamiteux de l’offensive du Chemin des Dames, l’armée française est ébranlée. Des soldats refusent de sortir des tranchées au moment de l’assaut. Ca et là, on brandit le drapeau rouge sur l’air de L’Internationale. L’indiscipline se répand comme une traînée de poudre. La paix est devenue, pour nombre de Poilus, plus qu’un espoir : une revendication. Finalement, l’armée « bleue horizon » ne connaîtra pas le même sort que celle du Tsar à la même époque, et tiendra encore le choc des combats une année et demi supplémentaire. Il n’empêche que ce mouvement de mutineries a laissé des traces dans la mémoire collective, même s’il n’a pas toujours été bien perçu.

Ce phénomène de contestation n’en a pas moins suscité plusieurs questions, dans le cadre de la motivation des soldats à endurer jour après jour, année après année, l’horreur de la guerre des tranchées. Plus généralement, les mutineries de 1917 posent le problème de la désobéissance, de ses causes, de ses formes, de ses auteurs, et des réactions qu’elle suscite chez l’ordre établi. C’est pourquoi l’objet de l’ouvrage Obéir/Désobéir, issu du colloque organisé par le C.R.I.D. les 9 et 10 novembre 2007, consiste à mettre ces mutineries « en perspective », quitte à user d’une méthodologie comparative, donc de se pencher sur d’autres composantes de la société (l’arrière), d’autres fronts, voire d’autres événements traumatisants (la Deuxième Guerre Mondiale, la Shoah, le conflit israélo-arabe, le génocide rwandais). Bref, l’étude des mutineries de 1917 pourrait être éclairée par d’autres attitudes éventuellement comparables, qu’elles éclairent en retour.

Et d’abord, si entrer en désobéissance répond à plusieurs facteurs, suppose plusieurs attitudes, pourquoi obéit-on ? Dès avant le commencement de la Grande Guerre, la question avait interpelé le Haut-Commandement français, qui avait recherché à instaurer un système d’obéissance fondé certes d’abord et avant tout sur le principe hiérarchique, par essence anti-démocratique, mais non sans une recherche sérieuse de légitimité, à effet de produire un consentement (Julien Mary, « Ordonner ou persuader ? Les ambiguïtés du discours militaire français à la veille de la Grande Guerre »). Les contraintes de la guerre de tranchées, qui rapprochent peu ou prou officiers et soldats, et sur longue durée, aboutissent également à une réduction des pratiques de l’obéissance forcée, les officiers étant de plus en plus réticents à user de violence à l’encontre de la troupe (Emmanuel Saint-Fuscien, « Forcer l’obéissance : intentions, formes et effets d’une pratique militaire dans l’activité combattante de la Grande Guerre »). Il n’en demeure pas moins que, ainsi que l’ont démontré les expériences menées par le Professeur Stanley Milgram à Yale sur la « soumission à l’autorité » (popularisées par le film I comme Icare), « le sentiment d’obligation n’est pas nécessairement lié à la contrainte objective ; que la haine de l’autre n’est pas nécessaire pour l’agresser ; que la signification de l’action n’est pas nécessairement établie par ceux qui la commettent ; que la persistance comportementale n’est pas un signe d’adhésion ; que l’accomplissement d’actes odieux n’entraîne pas nécessairement de culpabilité ; qu’il peut être plus facile d’obéir à des ordres immoraux que de désobéir à l’autorité » (Sophie Richardot, « L’apport de la psychologie sociale à la question de l’obéissance : les travaux de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité »).

Il n’empêche que l’obéissance, en temps de crise, peut être mise à rude épreuve. A en croire Paul Jankowski (« L’autre Verdun : doutes et désobéissance dans la bataille »), l’épreuve sacrée qu’a constitué le bain de sang de Verdun aurait révélé de multiples formes de contestation et d’insubordination. Le désastre militaire de Caporetto l’année suivante a accru les actes d’indiscipline au sein de l’armée italienne, mouvement collectif que n’a pas su comprendre le Haut-Commandement italien, bloqué dans une conception archaïque des rapports hiérarchiques et davantage enclin à réprimer qu’à encourager (Irene Guerrini & Marco Pluviano, « Italie 1917 : l’été de feu de la désobéissance »). A l’inverse, la Wehrmacht de la Deuxième Guerre Mondiale a, dans l’ensemble, tenu jusqu’au bout, selon des facteurs que l’historiographie peine encore à totalement dégager (Christoph Rass & Peter M. Quadflieg, « Une garantie d’obéissance ? Discipline, cohésion sociale et conformisme dans la Wehrmacht durant la Seconde Guerre Mondiale »). La perpétration du génocide rwandais pose également un certain nombre de questions quant à ce qui a poussé les tueurs, nombreux, à passer à l’acte (Claudine Vidal, « Grands tueurs et petits tueurs : la question de l’obéissance dans le génocide des Rwandais tutsis »).

En ce sens, l’obéissance, dans un contexte aussi éprouvant, peut être accentuée... ou au contraire affaiblie, par l’usage de la rumeur. Le Haut-Commandement français, en 1917, imagine que la crise du moral plonge ses racines dans les fragilités de l’arrière, voire une conspiration socialo-pacifiste, alors que les remous causés par les permissionnaires devant transiter par Paris reposeraient bien davantage sur des causes conjoncturelles (lassitude, hargne contre les dysfonctionnements de la logistique, notamment du réseau ferré) - voir Emmanuelle Cronier, « Le rôle des permissionnaires parisiens dans la révolte de 1917 : un front contaminé par Paris ? ». Pire encore, une psychose collective, tant à l’arrière que sur le front, s’est emparée de certains esprits : les soldats de notre ancienne colonie indochinoise auraient tiré sur les Parisiennes ! La rumeur trahit immanquablement une résurgence de racisme dans une atmosphère de démoralisation (Jean-François Jagielski, « Entre fiction et réalité, la rumeur des Annamites massacrant les Parisiennes »).

Est-ce pour autant qu’il faille sombrer dans la désobéissance ? La guerre a autorisé certaines pratiques de contestation : des témoignages signalent que soldats et officiers s’efforcent de réduire la violence générée par l’état de guerre (Alexandre Lafon, « Obéir, contourner, refuser : les stratégies dévoilées par le témoignage du combattant Henri Despeyrières »). Les soldats se sont également adressés au Parlement, revendiquant surtout une meilleure « justice sociale » (Fabienne Bock & Thierry Bonzon, « « Il faut que vous sachiez ce qui se passe chez nous » : 246 lettres de militaires français au Parlement en 1917 »). Plus marquée est l’opposition manifestée par les mobilisés à la Guerre d’Algérie, pour diverses raisons (politiques, sociales, idéologiques) - François Buton, « Quand les disponibles ne veulent pas l’être. Le « Mouvement des rappelés » pendant la guerre d’Algérie ».

De leur côté, les chefs ne savent pas toujours comprendre la signification et la portée des actes de désobéissance. Le Haut-Commandement français, en 1917, est pris au dépourvu, redoute des complots, et s’efforce de capter la pensée de ses soldats en décortiquant leur correspondance (André Bach, « La gestion des mutineries par le Commandement militaire »). Les généraux allemands, pour leur part, réalisent la gravité du problème affectant l’armée française, mais n’en profitent pas, peut-être par crainte de laisser le phénomène « pacifiste » contaminer l’Allemagne, qui commence à être en proie à des troubles sociaux (Markus Pöhlmann, « Une occasion manquée ? Les mutineries de 1917 dans la stratégie et l’historiographies allemandes »). Une génération plus tard, les généraux de Hitler sont confrontés eux-mêmes à la problématique de la désobéissance vis-à-vis du Führer, et dans leur majorité décident de le suivre, du moins de ne pas suivre la minorité appartenant à la conjuration (Philippe Garraud, « L’obéissance des généraux allemands au pouvoir nazi : un « faisceau de facteurs » singulier et sa possible remise en cause »), le cas du S.S. Kurt Gerstein révélant un modèle de complexité psychologique (Florent Brayard, « Au risque du mal. La résistance de Kurt Gerstein »).

La désobéissance, en toute hypothèse, repose sur une plénitude de facteurs : idéologiques chez les militants italiens favorables à l’entrée en guerre au nom d’un idéal de rénovation sociale (Stéfanie Prezioso, « Obéir pour mieux désobéir ? Les volontaires italiens dans la Première Guerre Mondiale »), ou encore les socialistes français, ce qui ruine plus que jamais la thèse de « l’Union sacrée » (Romain Ducoulombier, « La « Sociale » sous l’uniforme : obéissance et résistance à l’obéissance dans les rangs du socialisme et du syndicalisme français 1914-1916 »), sans oublier les objecteurs de conscience israéliens, lesquels se sont développés et structurés dans le contexte de l’impopulaire « valse avec Bachir », la guerre du Liban (Karine Lamarche, « Obéissance et désobéissance en Israël : l’objection de conscience en question »). Paradoxalement, la désobéissance des policiers parisiens à l’Occupation allemande, en août 1944, s’est traduite par une volonté parallèle de maintenir l’ordre dans le cadre de la Libération (Christian Chevandier, « Cesser d’obéir et maintenir un ordre : les policiers parisiens en août 1944 ») : reste posée la question de leur implication dans l’action répressive germano-vichyste jusque là.

Il n’en demeure pas moins que, phénomène presque honteux des Histoires nationales, la désobéissance reste difficile à évaluer, dans son ampleur (Nicolas Mariot, « Pour compter des mutins faut-il soustraire des moutons ? ») comme dans la sociologie de ses auteurs (André Loez, « Eléments pour une sociologie des mutins de 1917 »). La problématique est pourtant d’importance, comme en témoigne l’exemple des désertions ayant affecté l’armée belge, et révélatrices de controverses identitaires entre Wallons et Flamands, ces derniers étant bien plus touchés par le refus de combattre que les premiers (Bruno Benvindo, « Déserter le front belge. La guerre et ses marges 1914-1918 »).

La mémoire de ces événements peine à clarifier leur déroulement, de même que leurs enjeux. Les manuels d’Histoire français n’ont jamais accordé aux mutineries l’éclairage nécessaire pour en appréhender toute la spécificité (Emmanuelle Picard, « Les mutineries dans les manuels scolaires français de l’entre-deux-guerres aux années 1980 »). Le mutin ne sera jamais une figure centrale des fictions de la Grande Guerre, car ce serait poser la question de la légitimité de celle-ci, et ipso facto de la responsabilité individuelle (Pierre Schoentjes, « Être « hors si on compte six au lieu de dix ». Images de mutins dans la littérature de fiction »). L’historiographie a certes progressé, mais les confusions mémorielles entre mutineries et fusillés pour l’exemple obscurcissent l’affaire (Philippe Olivera, « Le mutin derrière le fusillé, ou le silence durable de l’acteur »). En d’autres termes, les mutineries, symboles de la victimisation des soldats, serait de nature à... remettre en cause cette même victimisation dans la mémoire collective ! Difficile, en effet, de faire cohabiter « innocence » et une véritable action de désobéissance, assimilable à de la trahison.

Cet ouvrage majeur dépasse ainsi le cadre des mutineries de 1917 pour s’interroger sur les notions d’obéissance, d’autorité, de légitimité. L’indiscipline, en ce sens, et parce qu’elle a été, cette année là, minoritaire si on la traduit par une prise de position suivie d’un passage à l’acte consistant à franchir le seuil de la légalité, en dit finalement long sur son contraire, l’ordre établi. Oui, Stanley Milgram avait au moins raison de se demander lequel de ces deux verbes risque de créer le plus grave cas de conscience : obéir, ou désobéir.

Nicolas Bernard

- Pas de vente par correspondance, commander cet ouvrage sur Amazon.fr

Titre : Obéir/désobéir. Les mutineries de 1917 en perspective
Auteur : Sous la direction d’André Loez & Nicolas Mariot
Editeur : Editions La Découverte
Nombre de pages : 450
Publication : octobre 2008
Prix : 28 €
ISBN : 978 2 7071 5619 8

Histobiblio.com - la bibliothèque de l'Histoire est un site proposé par l'association Historialis

Responsables légaux : Matthieu Boisdron, Renaud Meunier, Nicolas Pavillon

Suivre la vie du site RSS | Plan du site | Refonte par h3w.fr - services internet de proximité à prix libre