La figure du capitaine de gendarmerie Marcellin Vieux n’évoquera sans doute rien à la très grande majorité des Français, même à ceux particulièrement intéressés par l’histoire de la seconde guerre mondiale. Commandant du sinistre camp de Drancy, le capitaine Vieux s’est pourtant tristement illustré, lui-même ainsi qu’une dizaine d’autres gendarmes affectés à la garde des Juifs raflés en France et promis à la déportation. Comme le rappelle en exergue Didier Epelbaum, jusqu’au procès du milicien Paul Touvier, soit pendant un demi-siècle, le capitaine Vieux et les autres militaires mis en cause ont été les seuls Français jugés pour leur participation à la déportation des Juifs. Leur procès sera aussi le seul de l’épuration provoqué par les victimes et non pas par une institution de la République.
En fuite jusqu’au milieu des années cinquante, le capitaine Vieux s’est surtout vu reproché non pas tant le fait d’avoir obéi aux ordres que celui d’être allé au-delà des strictes consignes qui lui avaient été données. De multiples témoignages, en effet, évoquent avec effroi la cravache du militaire et le sadisme dont il fit preuve à l’égard des internés, enfants y compris. Pourtant, parmi les gardiens du camp de Drancy tous n’ont pas obéi aussi aveuglement. Le prédécesseur de Vieux notamment - le capitaine Robert Richard - n’a pas fait montre, lui, d’un tel zèle alors que tous deux étaient pourtant de la même génération, avaient été formés au même moule et avaient connu une carrière relativement similaire. Un autre gendarme, Camille Mathieu, sera même, longtemps après la guerre, reconnu « Juste parmi les Nations ». Ainsi, la question que pose Didier Epelbaum est cruciale : comment des gendarmes formés au service de la République comme à la défense et à la protection des citoyens, ont-ils pu devenir de leur plein gré les supplétifs objectifs de l’occupant et parfois même ceux des tortionnaires nazis ?
C’est grâce à l’ouverture récente des archives de la gendarmerie nationale, jusqu’ici inexploitables car trop difficiles d’accès, que l’auteur tente de répondre à cette difficile question. Didier Epelbaum montre parfaitement, dans ces pages terribles, l’engrenage qui a conduit à la « nazification » de certains militaires et à leur transformation en de véritables gardiens de camp de concentration. Cette étude n’est en fin de compte pas sans rappeler - toutes proportions gardées - les travaux bien connus de Christopher Browning consacrés à la violence exercée par des « hommes ordinaires » au cours du second conflit mondial.
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