Si le comportement de la Wehrmacht à l’Est ne souffre guère de discussion sur sa complicité plus ou moins active dans la commission de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, son attitude à l’Ouest a longtemps fait l’objet d’une certaine méconnaissance historiographique. Il devenait nécessaire de procéder à une étude d’ensemble. Tel est l’objet de cet ouvrage, issu de la plume de jeunes historiens allemands et français, dont le plus âgé a 53 ans, et la plus jeune 24. C’est dire le degré de renouvellement des générations, et son impact sur l’étude du nazisme.
Le résultat de ces recherches est éloquent. Il révèle à quel point la guerre « allemande » déclenchée en 1939, par delà les parallèles à tracer avec les actes commis par l’armée du Kaiser en 1914 - notamment en Belgique -, s’en distingue par la primauté de l’idéologique. L’invasion de la Belgique avait amené les Allemands à faire face à des groupes de francs-tireurs, qui les avaient poussés à procéder à des exécutions d’otages en représailles, ce qui avait été stigmatisé par les Alliés de l’époque. Si le précédent reste dans les mémoires des envahisseurs de la Pologne, les atrocités commises dès septembre 1939 s’inscrivent bel et bien dans une perspective d’élimination de catégories sociales dominantes et de minorités ethniques ou religieuses, concept propre au national-socialisme. La crainte du partisan, de plus en plus assimilé à un communiste et, surtout, à un Juif, mènera la Wehrmacht sur le terrain de la collaboration avec les Einsatzgruppen, ces unités mobiles de tuerie chargées d’exterminer Juifs et fonctionnaires communistes sur l’ensemble des territoires soviétiques occupés. Le concept de « franc-tireur » sera déformé à l’excès, autorisant la suppression de Juifs, la famine, les meurtres gratuits. Et à la brutalité inouïe de la lutte anti-guérilla s’ajoutera, en 1943, une controverse au sein des hautes instances militaires quant à l’opportunité d’associer à la guerre « anti-bolchevique » les peuples d’URSS occupés...
Une telle pratique ne pouvait rester sans suite. La Wehrmacht et les unités de Waffen SS auront recours à des méthodes similaires, mais bien moins systématiques, en Italie du Nord dès 1943, allant jusqu’à anéantir des villages entiers. En Belgique, les imperfections des conventions internationales permettront également aux occupants militaires de procéder à des exécutions d’otages (350 au total), phénomène qui traumatisera ce pays qui perdra, dans le même temps, 24.140 Juifs assassinés dans les camps de la mort. Là encore, c’est l’enlisement allemand en URSS qui conduira les autorités militaires à durcir leur poigne, dès 1941 : constat similaire en France, que révèle l’étude des dossiers soumis aux tribunaux militaires de l’armée du Reich. Fait significatif, qui distingue la France du cas italien, la déportation des Juifs permettra aux généraux allemands de tenter de réduire la politique des otages, faisant ainsi porter aux Juifs la responsabilité des attentats commis par la Résistance. Habile manière de maintenir l’ordre, mais aussi utile moyen, pour Hitler, de gagner à lui la complicité des militaires pour la commission de son crime le plus absolu ! Autre spécificité au regard des « territoires de l’Est » : le souci de donner à la répression un visage légal. Avec l’organisation des maquis en 1943, et la Libération en 1944, la répression se durcira encore davantage, aboutissant à des massacres plus nombreux (Oradour, Maillé), sans pour autant atteindre le niveau du Front oriental.
Et la Justice de l’après guerre ? Elle ne fera pas toujours preuve de rigueur. Certains officiers allemands pourront arguer des obscurités du régime conventionnel international. Nombre de SS et de généraux seront relâchés lorsque viendra l’heure de promouvoir l’amitié franco-allemande, ou de bâtir l’OTAN. Les Français, enlisés en Indochine et en Algérie, les Hollandais, qui venaient d’abandonner l’Indonésie, les Britanniques, qui mataient la guérilla malaise, les Italiens, qui avaient à oublier leur éphémère passé éthiopien, les Américains, qui tentaient de sauver le Sud-Vietnam, n’avaient aucune raison de reprocher aux Allemands une attitude qu’ils se permettaient d’adopter contre la décolonisation. C’est pourquoi, à l’heure où la lutte contre le terrorisme s’affranchit d’un certain nombre - trop - de principes juridiques, l’étude des agissements de l’armée d’occupation allemande revêt une importance non négligeable.
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