« A tout livre d’histoire, écrivait le regretté Moses Finley, il faut poser une première question : incite-t-il à une meilleure compréhension ? » En ce qu’il s’agit de cet ouvrage, paru initialement dans les années soixante et présentement réédité par Hachette/Pluriel, la réponse est « oui ».
Il s’agit en vérité d’un recueil d’articles publiés par ce grand spécialiste de l’Antiquité. Si les sujets évoqués regroupent les principales grandes controverses de la période (nature de la civilisation crétoise, site de Troie, Guerre du Péloponnèse, procès de Socrate, Platon, Diogène, ascension et déclin étrusques, mœurs des Romaines, personnalité de Dioclétien, origines de la chute de l’empire romain, esclavage, origines du christianisme...), le fil conducteur reste le même : la manière de pratiquer l’Histoire. L’article consacré à Thucydide, chroniqueur de la guerre sparto-athénienne du Ve siècle avant J.C., est à cet égard significatif de la naissance de cette matière. Pour la première fois, un écrivain cherchera, non point à tisser une légende poétique à la manière d’Homère, mais à recenser les faits mêmes d’un conflit pour les restituer dans leur contexte. Rigueur dans l’utilisation des sources, clarté de l’analyse, exhaustivité de la recherche : assurément, Thucydide est bel et bien l’inventeur d’une méthode dont d’aucuns peinent encore à en saisir les modalités, à l’heure actuelle, quoique se prétendant historiens...
Les autres articles soumis au lecteur sont tout aussi bellement rédigés, Moses Finley faisant preuve d’un rare talent de vulgarisateur de thématiques qui le passionnent. Surtout, il n’hésite pas à trancher, au lieu de se réfugier, comme trop de ses confrères, derrière une excessive prudence rhétorique. Ainsi estime-t-il que, si la ville de Troie a réellement existé, la guerre relatée par Homère constitue vraisemblablement une vaste légende tirée de faits réels. Le procès de Socrate même s’inscrivait dans un contexte de déclin d’Athènes, ravagée par la guerre du Péloponnèse, considérablement appauvrie : certains jurés ne pouvaient se permettre de laisser Socrate corrompre la jeunesse, même si l’accusation était effectivement frauduleuse. Nombreux sont les intellectuels, et Platon le premier, qui en ont tenu rigueur à Athènes, mais comme le souligne Finley, cette erreur judiciaire tient davantage de la bévue isolée que du système du « gouvernement des masses ». Platon lui-même était conscient que ses concepts de République étaient de nature à dégénérer en régime autoritaire. Diogène et les Cyniques s’avéraient tout aussi critiques, voire davantage, mais - et telle se révélait la limite de leur philosophie - ne proposaient absolument aucune voie alternative, et s’en faisaient gloire même.
Finley, on s’en doute, révise nombre d’opinions et corrige tout autant d’idées reçues. Prenez Dioclétien, par exemple, modèle d’Empereur persécuteur dans la mémoire catholique : dans le contexte de la fin du IIIe siècle, ce dirigeant a réussi le tour de force de maintenir la stabilité d’un Empire à la dérive, avec un sens du détail et de l’acharnement digne d’un Philippe II ou de certains autocrates contemporains. Le régime, finalement, s’effondrera, non par la perte de l’esprit civique « romain » et la dégénérescence raciale chers à Gibbon, mais parce qu’il sera « incapable de supporter les tensions perpétuelles qui s’exerçaient dans un empire d’une telle amplitude au milieu d’un monde hostile ». Finley précise qu’il serait vain d’appliquer à l’Antiquité une grille d’analyse propre à notre univers contemporain, et de citer l’exemple de l’esclavage, donnée parfaitement admise par les mœurs de l’époque, ses critiques d’alors parlant d’un mal nécessaire.
L’ouvrage s’achève sur la naissance du christianisme, à propos de laquelle Finley concède qu’il est peu de certitudes et moult hypothèses. Malgré des passages brillants, son attitude sur l’accusation de « peuple déicide » accolée aux Juifs déçoit. Refusant de conclure sur la responsabilité des Juifs de Jérusalem, non par antisémitisme mais par lassitude devant l’inutilité d’une telle controverse, il considère effectivement qu’il serait plus judicieux de changer le monde, non le passé. Certes, mais la prétendue responsabilité juive dans la crucifixion a constitué le socle de l’antisémitisme chrétien, et a justifié des siècles de persécution. N’est-il pas du devoir de l’historien de combattre le mensonge historique ? Changer le monde ne suppose-t-il pas une meilleure connaissance du passé ? A l’oublier, l’historien ne se contentera pas de perdre la guerre de Troie.
Hormis cet impair, il ne faut pas craindre d’aborder ce livre, extrêmement précieux pour le profane. Finley, on l’a dit, déploie un grand sens de la vulgarisation, clarifiant d’épineux conciles historiques sur des problématiques dont les conséquences nourrissent encore, il faut bien l’avouer, une certaine actualité.
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