L’extrême droite française nous a souvent habitués à des « coups de force » sombrant dans le ridicule, l’ambition du thriller politique le cédant à la farce franchouillarde. Exemple : dans la nuit du 19 au 20 février 1973, un commando improbable s’empare discrètement du cercueil renfermant le corps du Maréchal Pétain, enterré sur l’île d’Yeu, là où l’ancien chef de l’Etat français a fini ses jours, reclus à perpétuité. L’opération a été initiée par un ténor du Barreau, Me Jean-Louis Tixier-Vignancourt, l’un des chefs du mouvement de réhabilitation pétainiste, afin d’inhumer le cadavre sur les lieux de sa gloire passée, à Douaumont (curieusement, pas à Montoire), et mettre le gouvernement devant le fait accompli. Finalement, le projet échoue lamentablement, et le cercueil du « vainqueur de Verdun » réintégrera sa dernière demeure...
Spécialiste émérite de la Grande Guerre, Jean-Yves Le Naour se livre ici à une étude savamment étayée de cet épisode largement oublié - et on le comprend... - de l’histoire d’une « certaine Droite », et qui illustre aveuglément le principe selon lequel la petite Histoire éclaire souvent la grande. L’historien français nous expose en effet un sujet méconnu, celui de la survivance d’une frange pétainiste après 1945. Les derniers jours de Vichy, la fuite de Pétain à Sigmaringen, son retour en France, son procès, sa condamnation à mort commuée en peine de réclusion criminelle à perpétuité, n’ont en effet pas mis un terme aux polémiques suscitées par le personnage de son vivant... et post-mortem. Ses admirateurs, qui comptent des avocats (dont son dernier défenseur, Me Jacques Isorni), des intellectuels, des vétérans de 14-18, mais aussi des personnalités plus douteuses, escrocs à la petite semaine et nostalgiques de l’Ordre nouveau, sont certes très peu nombreux, mais militent activement en faveur de sa réhabilitation. Laquelle serait symbolisée par le transfert du cadavre de l’infamante Île d’Yeu, où il a été emprisonné, à Douaumont, près de Verdun : ainsi, le « vainqueur de Verdun » éclipserait l’homme de la poignée de main avec Hitler, ce qui serait, d’une certaine manière, rétablir l’honneur perdu de Vichy.
Cette guérilla mémorielle revêt donc une indéniable importance aux yeux de ces thuriféraires, alors que la France panse ses plaies et se reconstruit, mythologie gaullienne aidant. Le Général De Gaulle, honni des pétainistes, sait toutefois les manipuler pour se ménager leur appui lors de son retour aux affaires, et alterne fausses promesses et fermeté sur le problème du cadavre maréchaliste. Le plus étonnant est de constater à quel point l’affaire a failli aboutir, grâce à Pompidou, et ce aux frais de la République. En vérité, ce sont surtout les désunions du clan pétainiste, qui oscille entre l’intransigeance (symbolisée par Isorni), la diplomatie, et les coups fourrés, qui empêcheront Pétain de retourner au sanctuaire de « sa » victoire militaire de 1916. Un clan peut-être amené à disparaître, compte tenu de la déliquescence du souvenir de Pétain, frappé à mort par les révélations historiographiques intéressant la déportation des Juifs de France.
Cet ouvrage fort drôle par endroits doit donc être pris au sérieux, malgré l’événement qui en fonde la structure. C’est à une véritable exploration du petit monde de l’extrême droite française après la Deuxième Guerre Mondiale que se livre Jean-Yves Le Naour, avec perspicacité et virtuosité narrative.
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