Il est de ces rééditions que l’on attendait avec impatience. Perrin nous apporte, par le biais de son excellente collection Tempus, l’occasion de retrouver un ouvrage clef - revu et augmenté - traitant de l’une des pages les plus atroces de notre Histoire : Oradour 10 juin 1944. Arrêt sur mémoire, de Sarah Farmer, constitue à n’en pas douter l’un des plus précieux apports des historiens américains à notre connaissance "française" du passé.
Le 10 juin 1944 scelle le destin d’un petit village paisible du Limousin, dépourvu de la moindre attache avec le maquis. Ce jour là, une compagnie de 200 S.S. de la division Das Reich entreprend de massacrer toute la population selon des méthodes éprouvées en Russie : tandis que les femmes et les enfants sont parqués dans une église dynamitée et incendiée, les hommes sont passés à la mitrailleuse. Puis l’entier village est détruit par le feu. On dénombrera 642 morts. Tels sont les faits, rappelés avec pudeur par Sarah Farmer, laquelle commet peut-être l’erreur de ne pas s’attarder sur le processus décisionnel allemand ayant abouti à cette extermination, alors que la question est précisément d’importance quant au coeur même de son ouvrage, à savoir la place que tiendra Oradour dans la mémoire française. Les vaines polémiques entourant les origines de cette catastrophe (dont il n’est pas interdit de suppposer aujourd’hui qu’elle a été commanditée par les plus hautes autorités du Reich en guise d’avertissement terroriste à la population française peu après le Débarquement) ne s’expliquent pourtant pas autrement, entre arrière-pensées politiques et douleur des survivants.
Car le choc sera à la mesure du massacre. Comme Lidice en Tchécoslovaquie, Oradour va devenir le lieu de la mémoire nationale, celle de la douleur affreuse de l’Occupation. Sarah Farmer rappelle avec pertinence que d’autres villages français ont été dévastés par les Allemands, mais expose avec minutie, et de manière tout à fait limpide, comment ce petit bourg du Limousin tiendra dans le souvenir des années noires une place prééminente, à partir d’une conjugaison d’initiatives locale et nationale, selon des motivations variées : pour les survivants, entretenir la flamme de la mémoire ; pour la Résistance, faire taire l’existence de dissensions politiques ; pour les communistes, mettre l’accent sur l’action armée du P.C.F. et dénoncer les "revanchards allemands" pendant la Guerre Froide ; pour le gouvernement, rappeler que la France est également une victime de la barbarie nazie.
Parce qu’il fallait un symbole des atrocités hitlériennes en France, Oradour, presque inévitablement, allait en devenir un - et lequel ! C’est pourquoi le village, particularité notable, ne sera pas reconstruit, les ruines devant témoigner en lieu et place des morts - ce qui amènera l’édification d’un autre village d’Oradour, non loin.
Longtemps, le contexte historique d’Oradour ne sera pas pris en compte, pour mieux stigmatiser l’horreur nationale-socialiste. Ce qui sera à l’origine d’une perpétuation de la douleur matérialisée par les controverses entourant le procès d’anciens membres de la Das Reich à Bordeaux en 1953 : la plupart des accusés, parce qu’alsaciens (enrôlés de force, les fameux "Malgré Nous"), allaient être totalement soutenus par l’Alsace, tandis que le Limousin, à défaut de crier vengeance, réclamait au moins justice.
Belle analyse sur les rapports qu’entretient l’Histoire avec la mémoire, l’ouvrage de Sarah Farmer est un important travail sur le concept même de "commémoration".
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