Les Croisades vues par les Arabes. Amin Maalouf, dans un beau récit paru chez Jean-Claude Lattès en 1983, nous avait déjà permis de voir ce qui se passait « de l’autre côté de la colline », pour reprendre la fameuse expression du grand historien militaire britannique Basil Liddell Hart. André Miquel, administrateur honoraire au Collège de France et spécialiste de l’Histoire et de la culture arabes, nous permet cette fois de voir les Croisades par les yeux de l’un d’entre eux. Et pas n’importe qui. Un prince. Un soldat. Un lettré. L’émir syrien Ousâma ibn Mounqidh. Assurément, un original qui, pour ne rien gâcher, s’avère doté d’un savoureux sens de l’humour.
Une aventure, que cette vie. Ousâma naît en 1095, ouverture de la première croisade, et meurt en 1188, l’année suivant l’anéantissement de l’armée franque à Hattin et la reconquête de Jérusalem par Saladin. C’est un inconnu de l’Histoire, et pourtant il l’a faite, du moins l’a-t-il vue, vécue. Nouveauté inouïe dans le monde musulman, il a pris soin d’en rédiger sa propre vision des choses, ses Mémoires, l’I’tibâr, à savoir « l’expérience » en traduction littérale. La vie humaine n’est-elle pas une mise en pratique de la foi, à ses yeux ?
Le récit, traduit et adapté par André Miquel, est empreint d’une grande sagesse. Ousâma, en qualité de membre de l’élite syrienne, a pu approcher les croisés - les Francs - en temps de guerre, épée à la main, comme en temps de paix, comme ambassadeur. Il rejette leur « hérésie », mais leur reconnaît une immense bravoure, et leur concède un efficace art de la guerre. Entre haine, mépris et curiosité, le tout mâtiné d’un certain patriotisme, il nous dévoile une époque violente et raffinée à la fois, le compte-rendu exceptionnel de plusieurs guerres dans la guerre, guerre entre principautés arabes, guerre contre les Francs. Toujours, un fil conducteur : son amour pour la Syrie. Et, sous-jacent, le regret d’un rendez-vous manqué : « Je me suis souvent demandé, dans les débuts, s’ils allaient vraiment ressembler un peu à nous, avec le temps. J’ai pu croire, à travers certains d’entre eux, au miracle : sinon qu’ils embrassent notre foi, du moins que, restés chrétiens, ils apprennent, en masse, notre langue et partagent, comme les chrétiens de chez nous, une même vie que leurs frères musulmans. Mais les Francs, dans leur ensemble, n’ont voulu ni l’un ni l’autre. Dès lors tous ceux qui, à mon exemple, ont pu penser un moment que tant de différences, parfois choquantes, allaient s’atténuer avec les ans, ont pris peu à peu conscience que le Franc, demeuré immuable, devrait partir ou, du moins, être réduit à merci sur place. »
Cette autobiographie, qui détonne à tous les points de vue, n’aurait sans doute pas déplu à Alexandre Dumas. Pour illustrer son propos, Ousâma nous livre une succession d’anecdotes et de portraits, des grands chefs qui surgiront du heurt avec les Croisades (Zengi, Nour al-Dîn, Saladin) aux « gueules cassées » des batailles, sans s’arrêter aux seuls Arabes. Combats, chasse, trahisons, fortunes faites et défaites, c’est un siècle sanglant et trépidant qu’il nous dépeint, ce fameux XIIe siècle de notre ère qui sera celui du déclin et du retour en force du monde arabe, de la chute de Jérusalem à sa reconquête, et c’est un constat lucide qu’il nous offre sur son propre vécu.
Il faut remercier André Miquel de nous avoir fait connaître cet homme politique avisé, ce guerrier courageux, ce fin lettré, bref ce grand esprit d’une époque troublée, qui nous apporte une formidable leçon de vie.
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