Pour reprendre le titre d’un documentaire, le 17 octobre 1961 est, à tous égards, une « nuit portée disparue ». Alors que plusieurs milliers d’Algériens manifestent contre la répression policière, la police française réplique - et brutalement. Bastonnades, tortures, coups de feu, c’est un véritable massacre qui est orchestré, une transposition des méthodes en usage en Algérie dite « française », dans le cadre des mesures de « pacification ». Ces atrocités ne passent certes pas inaperçues, mais seront vite éclipsées, et passeront à la trappe de l’amnésie collective.
Le sujet a été négligé par l’historiographie. A ce titre, il convient de signaler les travaux pionniers de Jean-Luc Einaudi, et de Jean-Paul Brunet, dont les conclusions divergent mais qui traduisent néanmoins un début d’historicisation de l’événement. Mais une fois de plus, à l’image de la « révolution paxtonienne » entourant l’étude de la période vichyste, c’est de l’étranger que vient l’ouvrage décisif, en l’occurrence l’œuvre de deux historiens britanniques, Jim House et Neil MacMaster. Quitte à recycler un cliché, leur statut de chercheurs étrangers leur confère un regard davantage distancé que celui de leurs confrères. En particulier sur une période aussi lourde d’équivoques que celle de la guerre d’Algérie.
Autant le reconnaître, ce livre peut d’emblée se prévaloir du rang de classique. C’est à une étude remarquablement fouillée et complète de cette « nuit noire » que se sont livrés nos deux défricheurs d’outre-Manche. Posant le décor de la répression coloniale en Algérie, ils soulignent le rôle majeur joué, à cet égard, par un « salaud très discret », Maurice Papon, muté en Afrique du Nord après avoir sévi à Bordeaux sous l’Occupation. De retour en métropole, en qualité de préfet de police de Paris, il y met en place des méthodes s’inspirant des techniques de la « guerre contre-révolutionnaire » pratiquée contre le F.L.N. de l’autre côté de la Méditerranée. Au fil des années, ce dispositif allègrement illégal se durcit, et accouchera d’un terrifiant cycle de violences à l’automne 1961, à l’origine de l’écrasement d’une manifestation qui se voulait pacifiste. Le comportement des policiers fait l’objet, à cette occasion, d’une analyse nuancée : tous ces agents n’ont pas été des monstres, certains ont même contesté la politique de Papon, mais dans l’ensemble, racisme, esprit de clan et discipline de corps l’ont emporté, faisant d’une institution chargée du maintien de l’ordre le bras armé de l’intolérance. MM. House et MacMaster s’attardent également sur la délicate controverse du nombre de victimes, qui a vu MM. Einaudi et Brunet s’engager dans une ardente polémique.
Ils consacrent également le dernier tiers de leur livre à la mémoire de l’événement. Ou plutôt, aux mémoires - au pluriel. Celle des Algériens, d’abord, née du traumatisme, et tributaire de la politique diplomatique du régime indépendant d’Alger. Celle des Français, ensuite. La division des mouvements politiques opposés à la guerre d’Algérie empêchera, à l’inverse d’un autre événement tout à fait similaire au 17 octobre 1961, à savoir les brutalités de Charonne l’année suivante, l’émergence d’une prise de conscience de cette catastrophe. Dans le même temps, les rapports de force diplomatiques et politiques, obligeant De Gaulle à conserver l’appui de ses fonctionnaires pour imposer l’indépendance de l’Algérie, bloquent, et pour longtemps, toute appréhension officielle de l’événement.
Bref, les deux historiens britanniques nous apportent un livre courageux, novateur et objectif, sur un massacre qui, lentement, refait à nouveau parler de lui, pour le meilleur et pour le pire. A tous points de vue, il était temps.
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