Cinquante ans après sa mort, le Pape Pie XII, de son vrai nom Eugenio Pacelli, demeure au cœur des controverses. Lui sont pêle-mêle reprochés d’avoir gardé le silence sur l’extermination des Juifs, d’avoir même appuyé le régime nazi par anticommunisme, sans parler de son « antisémitisme völkisch » et de l’aide apportée aux criminels de guerre en fuite... Le dramaturge Rolf Hochhuth avait ouvert le feu avec sa pièce Le Vicaire (édité en France chez Seuil) au début des années 60 - remarquable ouvrage au demeurant, injustement sous-estimé, quoique totalement erroné sur Pie XII - faisant de Pacelli un être avare, égoïste, momifié dans ses convictions anti-bolcheviques et sourdement hostile aux Juifs (voir à ce propos le remarquable commentaire historique critique et mesuré de Jacques Nobécourt, Le Vicaire et l’Histoire, Seuil, 1964).
Depuis, la dispute n’a pas cessé. Elle s’est même amplifiée, avec le procès en béatification du défunt Souverain Pontife, les contempteurs de ce dernier trouvant souvent en face d’eux de tout aussi acharnés défenseurs de l’action papale des années quarante. Pour se faire une idée des résultats de la recherche historique et de l’ardente controverse qui divise encore et toujours (ce pour longtemps, n’en doutons pas) les historiens, l’on se reportera à Marc-André Charguéraud (Hitler, les papes et la Shoah, Labor et Fidès, 2002) et Jose Sanchez (Pius XII and the Holocaust. Understanding the controversy, Catholic University of America Press, 2002), tous deux excellents, et surtout Philippe Chenaux, premier auteur d’une biographie scientifique du Pape, Pie XII, diplomate et pasteur, Cerf, 2003, ainsi que Giovanni Miccoli, Les dilemmes et les silences de Pie XII, Complexe, 2005, excellente étude d’ensemble du contexte et des limites de la politique papale face aux totalitarismes, sans oublier la remarquable synthèse d’Henri Tincq, Ces Papes qui font l’Histoire, réédité chez Perrin en 2007 dans sa belle collection Tempus.
D’un côté il est vrai, les critiques ne manquent pas. Pie XII n’aurait pas protesté contre la politique allemande, et l’aurait même appuyée (Saul Friedländer, Pie XII et le IIIe Reich, Seuil, 1964, basé sur une lecture insuffisamment critique des archives diplomatiques allemandes). Il se serait également abstenu de réagir aux persécutions et massacres en Pologne et Yougoslavie (Carlo Falconi, Le silence de Pie XII, éd. du Rocher, 1965), ce qui est manifestement faux. Et si l’Eglise a été en mesure de sauver de nombreux Juifs des "rafles romaines" de l’automne 1943, c’est bien contre l’avis du Vatican lui-même, selon Susan Zucotti, Under His Very Windows, Yale Nota Bene (2002), thèse au demeurant peu crédible. Plus convaincant se révélait être Günter Lewy, avec L’Eglise catholique et l’Allemagne nazie, Stock, 1964, qui montrait bien à quel point l’Eglise s’était fourvoyée à l’égard du Reich, sous couvert de maintenir une indépendance de pure forme.
En face, les réfutations, malgré leur efficacité, n’ont pas évité l’hagiographie - voir surtout Pierre Blet, jésuite membre de l’équipe chargée de la publication, dès 1965, des Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre Mondiale, et son Pie XII et la Seconde Guerre Mondiale d’après les archives du Vatican, Perrin, 1997. L’historien israélien P.E. Lapide essayait de réhabiliter Pie XII dans Rome et les Juifs (ouvrage global sur les relations christiannisme/judaïsme, Seuil, 1967), mais esquivait les véritables questions. Mgr. Georges Roche et Philippe Saint-Germain fournissaient pour leur part un nombre considérable de pièces importantes au dossier, en faveur de Pacelli, dans un ouvrage majeur mais méconnu (Pie XII devant l’Histoire, Robert Laffont, 1972). Au moins le Pape a-t-il trouvé des avocats.
David Dalin est de ceux-là. Rabbin conservateur, pour le moins hostile à l’Islam, il interprète la polémique « pacellienne » à l’orée du très discutable concept de « choc des civilisations ». Dénonçant les milieux « progressistes » du catholicisme, à qui il reproche de vouloir miner les fondements mêmes du christianisme et du judaïsme, il semble prôner une alliance au sommet entre catholiques traditionnalistes et juifs pour mieux lutter contre le fondamentalisme islamique, ou comme il l’écrit lui-même le « nouvel antisémitisme musulman ». De cette intention clairement revendiquée en résulte un essai volcanique, visant à réhabiliter Pie XII, y réussissant d’ailleurs souvent, mais sombrant parfois dans l’excès. L’ouvrage tient ainsi moins du livre d’Histoire que de la plaidoirie politique, mais c’est au regard de ses prétentions historiques que nous le jugerons ici.
M. Dalin s’efforce de réfuter certains ouvrages récents très offensifs à l’égard du Pape, notamment le médiocre Hitler’s Pope de John Cornwell (éd. française : Le Pape et Hitler, Albin-Michel, 1999) et le tout aussi peu sérieux A Moral Reckoning. The Role of the Catholic Church in the Holocaust and Its Unfulfilled Duty of Repair de Daniel J. Goldhagen (lui-même historien extrémiste, auteur du très discutable, pour ne pas dire davantage, Les bourreaux volontaires de Hitler), publié en France sous le titre Le Devoir de Morale. Le rôle de l’Eglise catholique dans l’Holocauste et son devoir non rempli de repentance, Empêcheurs de penser en rond, 2004. Mais là où d’autres historiens y parvenaient en s’en tenant aux faits (voir notamment Ronald J. Rychlak, Hitler, the war and the Pope, Our Sunday Visitor, 2000), David Dalin va bien au-delà, et s’inscrit davantage dans le pamphlet politico-religieux, développant son argumentation en trois parties d’inégal intérêt et surtout d’inégale valeur : 1) le Vatican aurait constamment suivi une politique favorable aux Juifs depuis des siècles ; 2) Pie XII, qui n’était pas du tout antisémite lui-même, aurait marqué son opposition au IIIe Reich tout en sauvant de très nombreux Juifs de la déportation ; 3) l’Islam, du moins son visage fondamentaliste, a été et demeure le plus mortel ennemi des Juifs.
La première partie de l’argumentation ne convainc guère. A vouloir montrer que les Papes ont de tous temps cherché à défendre les Juifs, M. Dalin commet plusieurs inexactitudes manifestes, outre d’omettre de très nombreux éléments, ainsi que de négliger le contexte. Il cite ainsi quelque trente cas de Papes ayant pris des mesures favorables aux Juifs, mais oublie d’évoquer d’autres pontifes bien plus hostiles à leur égard, tels que Gélase Ier (492-496), Paul IV (1555-1559) ou Pie IX (1846-1878). De manière générale, cette négation de l’indéniable antisémitisme chrétien (condamné par le Vatican lui-même à partir de Jean XXIII), outre d’être historiquement erronée, néglige un point essentiel des rapports entre l’Eglise et le judaïsme, marqués par une certaine ambivalence que l’on pourrait résumer comme suit : les Juifs, « peuple du Livre », ont certes reconnu le Dieu unique, mais sont dans le même temps les assassins du Christ, accusation qui façonnera pour longtemps l’antisémitisme européen. David Dalin fait ainsi grand cas du Pape Grégoire Ier (590-604), qui par sa bulle Sicut Judaeis interdit toute conversion forcée des Juifs et toute atteinte à leurs droits. Il omet de préciser que ce Pape ne dissimulait nullement, dans aucun de ses écrits théologiques, l’horreur et la répulsion que lui inspiraient les Juifs, et qu’il maintint la législation antisémite déjà mise en place. Son interdiction de violenter le « peuple déicide » s’intégrait à une habile stratégie visant à obtenir sa conversion en douceur... Le Concile de Latran de 1215, qui renforça considérablement la ségrégation antisémite, n’est évoqué qu’au détour d’une phrase, et encore pour expliquer que l’obligation de porter des habits distinctifs devait « éviter que des chrétiens n’épousent, par erreur, des Juifs » ! Le Vatican instaura également un ghetto à Rome, en 1556 : David Dalin signale le fait, mais sans s’y attarder, et uniquement pour reprocher à l’un de ses contradicteurs, Daniel J. Goldhagen, une banale erreur de datation. Bref, le thème, certes bien plus complexe qu’il n’y paraît, des relations entre les Papes et les Juifs aurait mérité une étude davantage sereine et rigoureuse. L’hostilité papale reposait sur des fondements théoriques pluriséculaires, mais n’en restait pas moins leur affaire personnelle, et pouvait parfois s’atténuer au nom de considérations évoluant selon les Souverains Pontifes.
Bien plus convaincante en revanche s’avère être la deuxième partie de l’exposé, consacrée à Pie XII proprement dit. M. Dalin réfute efficacement les ineptes accusations portées à l’encontre de Pacelli s’agissant de son tout-à-fait inexistant antisémitisme. L’auteur rappelle au contraire à quel point le futur Pape condamnait un tel sentiment. Il souligne également l’indéniable fait selon lequel l’Eglise a apporté son aide aux Juifs persécutés par les nazis. Et contrairement à la légende, Pie XII a bel et bien dénoncé publiquement des atrocités nazies, dont les persécutions antijuives. M. Dalin aurait également pu rappeler que le Pape, loin de prendre fait et cause pour Hitler, avait condamné l’invasion de l’U.R.S.S. et recommandé aux prélats et aux catholiques américains de prier pour le peuple russe - sans pour autant rallier le communisme ! Mais l’historien peine à dissiper totalement le malaise entourant le Vatican. Si l’action de sauvetage a été indéniable, de même que son efficacité, et si en pratique la Papauté ne pouvait guère faire mieux, il n’en demeure pas moins que les dénonciations publiques du Pape sont restées trop rares, trop vagues. Parce qu’une attaque publique et précise contre Hitler lui aurait ôté toute possibilité de manœuvre, Pie XII est surtout intervenu par le canal des chancelleries et des Eglises locales. Ce faisant, c’était peut-être oublier son rôle symbolique, au regard de l’immensité des crimes commis. Comme l’a si bien résumé Henri Tincq, « le monde attendait un prophète. Mais c’est un Pape diplomate qui est venu. » Mais peut-être entre-t-on là sur le terrain de la morale, et non plus de l’Histoire. Reste qu’encore une fois le texte de M. Dalin tient davantage du plaidoyer - encore une fois convaincant - que de l’analyse historique. On eût apprécié davantage de retenue et de scientificité dans le propos.
Dans une dernière partie, David Dalin fournit sa propre grille d’interprétation de l’actuelle polémique vaticane, non sans friser le hors-sujet. S’en prenant aux catholiques « progressistes » et à une espèce de complaisance médiatique à l’égard des contempteurs du défunt Pape, il s’attaque aussi passionnément à l’Islam qu’il a défendu vigoureusement les Papes. Selon lui, l’antisémitisme est intrinsèquement lié à la religion musulmane - de telles considérations sont absentes lorsqu’il évoque la religion chrétienne... Epoques et contexte sont mêlés sans réel souci de rigueur, et dans le plus grand simplisme. David Dalin oublie tout bonnement de mentionner que les relations entre musulmans et Juifs furent dans l’ensemble marquées par une certaine tolérance (malgré le statut légal de « seconde classe » attribué aux Juifs, ces derniers pouvaient exercer librement leur religion, et accueillirent souvent les conquérants arabes en libérateurs lors de la grande expansion musulmane des VIIe et VIIIe siècles), non sans revirements épisodiques, au moins jusqu’à l’émergence de l’Etat d’Israël, qui poussa les dictatures arabes à mobiliser leurs peuples par une propagande antijuive récupérant à son profit quelques versets du Coran soigneusement sélectionnés. M. Dalin va jusqu’à rappeler le haut degré de collaboration - entre autres antisémite - entre le Mufti de Jérusalem, Hadj Amin-al-Husseini, et Hitler, avant de s’attaquer à... Yasser Arafat. Le message est clair, et même explicitement rédigé : Juifs, l’ennemi n’est pas chrétien, il est musulman. C’est ainsi que doivent se comprendre ces longs développements qui ne présentent plus aucune espèce de rapport avec les controverses historiques entourant le rôle de Pie XII.
Bref, M. Dalin nous apporte là un livre qui tient davantage du pamphlet politique que de l’Histoire, ce d’autant que l’ouvrage ne comporte ni bibliographie, ni index, et que les notes infrapaginales renvoient moins à des archives qu’à différents travaux précédents, d’inégale valeur et inégalement utilisés. D’une certaine manière, ce parti pris de l’historien n’est autre que son principal défaut, qui amène à obscurcir la problématique au lieu de dissiper les malentendus. Définir l’action papale dans le contexte du nazisme, voire réhabiliter Pie XII peuvent se revendiquer comme de louables entreprises historiques. Intégrer une telle démarche dans une finalité davantage « orientée » s’avère moins profitable, outre que souffler sur les braises n’a jamais été synonyme d’apaisement entre les religions. Pie XII, qui n’était assurément pas le monstre froid de sa légende noire, méritait mieux. Car en attendant, la polémique a encore de beaux jours devant elle.
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